Le métier de médecin va t'il disparaître dans l'ère numérique ?

Mon ami Guy Vallancien est depuis de nombreuses années un fondateur de belles idées innovantes dans le champ de la santé publique. Dans ce dernier livre, il appelle les médecins à un réveil salutaire pour l'avenir de leur profession : prendre en compte que l'ère numérique va changer leur mission auprès des patients et bousculer les organisations traditionnelles.

Tout d'abord, la mission du médecin auprès des patients va-t'elle changer ? Oui et c'est une évidence. Le tsunami technologique qui arrive va rendre le patient de plus en plus autonome et responsable de sa santé. Qui dit tsunami dit qu'il y aura une vague d'innovation technologique énorme et par définition non maîtrisée.... dont les conséquences peuvent être autant bénéfiques que désastreuses. Les centaines de milliards d'objets connectés qui vont inonder le marché d'ici 2020, dont 150 millions d'objets connectés en santé, vont totalement changer notre mode de vie sociétale, pour le bien, on l'espère, mais aussi pour le pire, on peut le craindre ! La confiance des citoyens ne doit pas être aveugle. Et on voit bien comment "le politique" pourrait reprendre ses lettres de noblesse, car il faudra bien maitriser ce tsunami et protéger le citoyen.

Quid des objets connectés en médecine ? Ce qui va se passer est extraordinaire. Le patient connecté pourra être "bourré" de capteurs dans sa vie privée comme publique. La frontière n'existera plus. Les centaines de millions de données générérées par ces objets seront utilisées par les  dieux universels du numérique (GAFA et autres) pour étudier nos comportements "à risque", nous faire la prédiction de survenue de telle ou telle maladie, nous fournir des conseils de prévention primaire si le risque génétique est confirmé par l'analyse de notre génome, nous donner les bonnes informations sur les traitements de pointe auxquels nous aurions droit si telle ou telle maladie survenait. Quant à la robotique médicale, elle sera sans limite : le robot chirurgien, le robot médecin, le robot infirmier, le robot compagnon de vie, le robot chien, etc...

Reconnaissons qu'on a un certain plaisir à écrire de tels propos lorsqu'on s'intéresse à la santé numérique, puisqu'on apporte tous les arguments en faveur de la disparition programmée du médecin traditionnel.

Et si une telle perspective était inexacte ou exagérée ? N'y aurait-il pas un autre scénario moins "chirurgical" ? (les plus avant-gardistes sur la disparition du médecin traitant sont des chirurgiens) 

Prenons le temps d'analyser l'évolution actuelle de la médecine (libérale) de soins primaires et laissons de côté la médecine hospitalière qui cherche sa voie dans le "toujours plus d'innovation". C'est normal et c'est la mission que lui a donnée la réforme Debré en.... 1960 et qui se perpétue de nos jours...

Par contre, le vrai sujet des 10 prochaines années (un délai raisonnable pour une perspective) est bien celui de la médecine de soins primaires, celle qui reste au plus proche du terrain et des patients, celle qui est la plus efficace pour prévenir les décès prématurés (cf. les belles études épidémiologiques de l'américaine Barbara Starfield). Le discours politique est quand même paradoxal. D'un côté, on veut lutter contre la désertification médicale, qui n'est pas un problème de vocation (la France n'a jamais eu autant de médecins nous dit le CNOM en 2015), en voulant reproduire des organisations anciennes dont les jeunes générations ne veulent plus ou en espérant que la télémédecine y palliera. D'un autre côté, la loi de modernisation de la santé en cours d'examen au Parlement, reconnait que les jeunes médecins veulent désormais exercer en groupe et non de façon isolée, et utiliser les outils numériques et la télémédecine pour mieux répondre aux attentes des patients, dont la grande majorité, aujourd'hui, est âgée de plus de 65 ans et cumule plusieurs maladies chroniques (70% des dépenses de l'Assurance maladie concernent les maladies chroniques). La maladie chronique relève d'une médecine complexe, difficile, encore curative et préventive. 

L'acte médical est avant tout un acte intellectuel, on l'oublie trop souvent. Sinon, comment justifier autant d'années d'études ? Le considérer seulement comme un acte technique (c'est à dire limité à recueillir des données par des objets connectés et qui seront analysés ensuite par des algorythmes mathématiques) est une véritable dérive du moment. Lorsqu'un médecin est bien formé, acquiert de l'expérience clinique et entretient régulièrement ses connaissances, il est capable, et cela a été démontré il y a déjà plus de 20 ans, d'approcher à 80% le diagnostic d'une maladie par le seul interrogatoire bien conduit et un acte de réflexion intellectuelle construit sur les données de cette interrogatoire. Watson fera t'il mieux ? Il faudra le démontrer.

La télémédecine permet de répondre à cette médecine complexe du XXIème siècle. La téléconsultation privilégie l'interrogatoire du patient. L'examen physique devient accessoire et c'est déjà une révolution dans la pratique médicale. Il persiste néanmoins des situations où l'examen physique reste incontournable, en particulier dans les situations aiguës ou d'urgence. La télémédecine n'est pas une priorité dans l'urgence.

 La téléexpertise prend en compte qu'un médecin, quel qu'il soit, ne peut plus aujourd'hui tout connaitre de la médecine et qu'il doit pouvoir s'appuyer sur des connaissances plus spécialisées d'un autre médecin. C'est la nécessaire mutualisation des savoirs de la médecine moderne. Il n'est pas certain que Watson fasse mieux. A voir...

La télésurveillance médicale à domicile, qui s'appuie bien évidemment sur des objets connectés ou des dispositifs médicaux, est la grande innovation de la médecine du XXIème siècle. Elle est née pour mieux prendre en charge les patients atteints de maladies chroniques afin de prévenir les complications et d'éviter les hospitalisations. On peut vivre longtemps avec une insuffisance cardiaque à la condition qu'on puisse prévenir les complications qui aggravent la maladie. Suivre des maladies chroniques au domicile relève plus d'organisations professionnelles innovantes que d'outils innovants. Les outils passent et changent (on doit aller vers des nanotechnologies pour éviter de transformer un patient en "big brother")... Les organisations doivent être pérennes. C'est ce qu'il y a de plus difficile à obtenir !

La téléassistance médicale, c'est la possibilité donnée aux médecins, grâce aux outils numériques, d'assister à distance un autre professionnel de santé dans le cadre d'un parcours de soins coordonnés entre plusieurs professionnels de santé (pharmaciens d'officine, infirmiers, dieteticiens, masseurs kinésithérapeutes, orthoptistes, etc.). Ces parcours de soins ou de santé (en incluant la prise en charge sociale) sont incontournables pour prendre en charge les patients atteints de maladies chroniques. La médecine moderne ne s'exerce plus de façon isolée, mais de façon coopérative. C'est une évolution essentielle des prochaines années, quand on sait qu'aujourdhui encore plus de 60% des professionnels libéraux exercent de façon isolée....

Enfin le téléconseil médical personnalisé, géré par des plateformes d'appel public (le traditionnel centre 15) ou de complémentaires en santé (de plus en plus), permet au citoyen du XXIème siècle, formaté désormais à l'immédiateté par les outils numériques, d'avoir une réponse rapide à un souci de santé, afin de savoir s'il doit prendre rendez-vous pour une consultation auprès de son médecin traitant "de premier recours" ou s'il doit d'emblée se rendre à l'hôpital, ou s'il doit, et c'est le cas le plus fréquent, être rassuré et conforté. Le téléconseil médical personnalisé est un exercice difficile qui demande de l'expérience médicale. Watson  pourra t'il faire mieux ? A voir....

Non, le métier de médecin n'est pas en voie de disparition, mais bien en voie de transformation. Les médecins sauront s'adapter à l'ère numérique....Watson  sera nécessaire, mais ne remplacera pas le médecin.