L'UberHealth est-elle en marche en France ?

Dans un tweet du 18 décembre 2015, le CNOM, par la voix de son vice-Président le Dr Jacques Lucas, pose la question de  "l'ubérisation" de la santé et de la déontologie médicale par des offres internet " ? Le sujet est jugé suffisamment important pour que le CNOM décide de faire un communiqué de presse qui précise qur l'Ordre des médecins lance une mission pour examiner la conformité de nouvelles prestations médicales relevant de "l'ubérisation de la santé". (http://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/...)

Qu'est-ce l'UberHealth dans le monde ? Les promoteurs de ce service en Inde le justifient  ainsi : "chaque jour des milliards de personnes luttent pour recevoir des soins de qualité, pour trouver le bon médecin ou un centre de diagnostic, et simplement pour arriver à leurs rendez-vous de manière fiable et sans tracas. Voila pourquoi, aujourd'hui, nous sommes fiers d'annoncer que Uber a établi un partenariat avec Practo, la principale plate-forme de soins de santé en Asie",  et de continuer " la mission de Practo est d'aider les individus à vivre une meilleure santé. Maintenant, grâce à Uber, ils peuvent assurer un accès rapide et pratique aux services de renommée mondiale  en cliquant simplement sur un bouton..." 

Le 11 août 2015, le Wall Street Journal, sous la plume de Melinda Beck, écrivait un article sur : "Des Start Ups rivalisent pour construire un Uber de service de soins, par exemple faire sur place à la maison des sutures de plaies" " N'est ce pas mieux de se faire soigner sur place plutôt que de se rendre aux urgences de l'hôpital ?"

Le 17 novembre 2015,  le Washington Post titrait : Si vous n'êtes pas encore vaccinés contre la grippe, Uber propose une journée de vaccinations à la demande, devant votre porte. 
Et l'article de préciser que "les clients qui utilisent normalement l'application mobile Uber pour appeler un taxi peuvent désormais demander à être vaccinés contre la grippe. Une infirmière circulant dans une voiture "Uberhealth" viendra à leur domicile ou au bureau dans une quarantaine de villes aux USA. Le tarif est de 10 $ et l'infirmière peut faire juqu'à 10 vaccinations à chaque endroit, sans frais supplémentaires. Ainsi, les collègues de travail peuvent partager le coût entre eux. mais cette offre ne dure qu'une seule journée !"

S'agit-il de la même "ubérisation" en France ? Dans son communiqué de presse, le CNOM annonce lancer une mission "pour examiner la conformité de diverses prestations médicales en ligne en regard de la déontologie médicale. Cette mission se concluera par des propositions, dans le prolongement des publications de l'Ordre sur la télémédecine et l'e-santé et dans le cadre du suivi concret de la Grande consultation des médecins par l'Ordre sur l'avenir de notre système de santé".

Quelles sont les prestations médicales en ligne visées par cette mission ? 

Il s'agit d'abord de plateformes de téléconseil médical personnalisé qui répondent à un réel besoin dans une société marquée par l'immédiateté et l'urgence des décisions à prendre, souvent pour des raisons de vie professionnelle. C'est certainement un besoin légitime auquel on doit répondre. Il est déjà assuré par le Centre 15 dont 60% des 32 millions d'appels annuels ne relèvent pas de l'urgence vitale (moins de 10%), mais de conseils médicaux, comme ces appels passés d'un supermarché " quel lait dois-je acheter pour mon bébé" ou d'une maman qui vient de sortir de la maternité après 48h de séjour : " mon bébé pleure et ne veut pas s'alimenter, dois-je retourner à la maternité ?". Ces conseils médicaux n'étaient pas dans la mission initiale du 15. Ils n'ont cessé de progresser depuis 10 ans. Que des complémentaires ou des assureurs français réfléchissent à offrir ce service à leurs adhérents n'est pas choquant, car ils ont, entre autres, un intérêt financier à agir. Il ne s'agit pas de téléconsultation, mais de conseils médicaux d'orientation comme le fait depuis 15 ans la plateforme Medgate en Suisse (http://www.medgate.ch)

Cette pratique, si elle se développait en France, permettrait de désengorger les consultations de premier recours et d'assurer aux médecins l'équilibre de vie qu'ils souhaitent entre leur activité professionnelle et leur vie privée. Dans la Grande consultation de l'Ordre, les médecins ont clairement exprimé ce souhait. Cette pratique relève bien de la télémédecine et figure déjà implicitement dans le 5ème acte du décret du 19 octobre 2010 : "la réponse médicale qui est apportée dans le cadre de la régulation médicale...." . Il suffirait de nommer le conseil médical,  comme l'a déjà fait la HAS dans son rapport de 2011 sur les pratiques de la régulation médicale.

Le CNOM cible également dans son communiqué de presse " une plateforme qui propose via un site internet un deuxième avis médical annoncé comme d'expertise ". Pour les médecins, cette demande de second avis est une obligation déontologique envers les patients (art. R.4127-32 du Code de la santé publique ou CSP). La télémédecine favorise cette obligation par la téléexpertise qui a pour objet de "permettre à un professionnel médical de solliciter à distance l'avis d'un ou de plusieurs professionnels médicaux en raison de leurs formations ou de leurs compétences particulières, sur la base des informations médicales liées à la prise en charge du patient" (art.R.6316-1 du CSP). Une plateforme en ligne qui respecte les conditions réglementaires de mise en oeuvre, telles que définies dans le décret du 19 octobre 2010, ne peut qu'être soutenue, à la condition que tout citoyen puisse en bénéficier.

Et c'est probablement dans le modèle économique de fonctionnement de ces plateformes que se trouve la difficulté actuelle. Il y a indiscutablement des pratiques inéquitables, comme ces plateformes de téléconseil payantes et non remboursées par l'Assurance maladie qui relèvent d'une pratique commerciale, interdite par la déontolofie médicale (art.R.4127-19) ou cette plateforme de second avis qui a laissé échapper un coût global (295 euros) qui a enflammé la toile. Il y a alors plusieurs ambiguitées à lever.

Qui demande la téléexpertise ? Réglementairement, c'est le médecin traitant sur la base d'un dossier médical qu'il transmet lui-même à l'expert. Le financement d'une telle pratique commence à être connu (14 euros par téléexpertise) dans le cadre des travaux que conduit le Ministère de la santé sur l'expérimentation art. 36 du LFSS 2014. Ce tarif serait inscrit dans les actes CCAM à partir de 2017. Certains syndicats de spécialités se sont élevés sur ce niveau de tarif, jugé trop bas. Faut-il prévoir pour certaines téléexpertises complexes et longues la possibilité d'un financement complémentaire qui serait pris en charge par les assureurs ou les mutuelles ?

Certains citoyens aimeraient prendre eux-mêmes l'initiative d'un deuxième avis. Ils en ont le droit, mais ce n'est pas la télémédecine préconisée à ce jour par le décret de 2010. Une telle démarche repose sur le constat fait  par certains, souvent relayé par les médias, que les hôpitaux et les médecins ne sont pas tous de même compétence. C'est une évidence et il ne faut pas s'en offusquer, car la médecine est devenue complexe et difficile d'exercice (comme le rappelle la Grande Consultation de l'Ordre). La réponse ne peut pas être dans des solutions qui ne profiteraient qu'à des citoyens argentés, mais bien dans la consolidation de parcours de soins gradués qui prenne en compte l'obligation de faire appel aux compétences les plus reconnues quand cela s'avère nécessaire. C'est une obligation éthique pour une meilleure équité des citoyens dans l'accès aux soins.

L'ubérisation de la santé signifie une meilleure rapidité dans l'accès aux soins. Sur ce plan, la France n'est pas dans la situation de l'Inde ou des USA, comme l'a bien montré l'enquête réalisée chez les 4000 français par l'Ordre. Il nous faut plutôt travailler sur l'amélioration des parcours de soins en y intégrant toutes les compétences médicales.