Comment aborder l'évaluation des bénéfices et des risques de l'usage de l'IA en télémédecine et en santé connectée ?

Ce billet se veut être la réflexion d'un médecin sur l'usage de l'IA en télémédecine et en santé connectée qui représentent les moyens nouveaux offerts aux médecins du XXIème siècle pour exercer leur art.

Cette réflexion s'inspire de plusieurs lectures : un article du juriste anglais Chris Reeves commenté dans un précédent billet (Intel.Artificielle (4) dans la rubrique "Revue publications"), le livre blanc publié par le CNOM en janvier 2018 "Médecins et Patients dans le monde des Datas, des Algorithmes et de l'Intelligence Artificielle" (voir le lien dans la rubrique "Livres, Santé Connectée") et le récent rapport du député Cédric Villani " Donner un sens à l'Intelligence Artificielle, pour une stratégie nationale et européenne" remis au Premier ministre en mars 2018.

La méthode de réflexion sera celle de tout médecin confronté à une innovation qui peut avoir un impact sur l'exercice professionnel et les soins administrés aux patients : quels sont les bénéfices ? quels sont les risques ? Ce qui semble nouveau dans cette démarche de type Evidence-based Medicine est que celle-ci ne porte pas uniquement sur la recherche du service médical rendu aux patients, certainement le facteur le plus important, mais aussi sur l'évaluation du service rendu au médecin dans la mesure où l'IA peut l'aider dans son exercice professionnel, voire, selon certains, pourrait se substituer à lui dans certaines indications de dépistage d'anomalies ou de maladies, comme par exemple la rétinopathie diabétique et autres anomalies de la rétine.

QUELS SONT LES BENEFICES D'UNE IA A FINALITE MEDICALE

Le sujet est vaste et à son début. Il y a des bénéfices déjà avérés et des bénéfices supposés à venir, tant pour les patients que pour les médecins.

Pour les médecins.

Si l'ensemble des médecins deviennent plus compétents et plus performants grâce à l'IA, les patients ne pourront qu'en bénéficier. Il n'y a pas de compétition entre l'IA et l'Intelligence Humaine (IH) du médecin, puisque l'IA ne peut se construire qu'avec l'IH et non ex nihilo, même si l'algorithme devient autoapprenant et, à un moment donné, plus performant que la performance moyenne de l'ensemble des médecins. 

Prenons l'exemple de l'imagerie médicale en radiologie, dermatologie, ophtalmologie, cardiologie, etc. où l'IA excelle aujourd'hui et fait la une des médias. Lorsque ces derniers titrent "l'IA est meilleur que les médecins dans tel ou tel domaine de l'imagerie", cela n'a pas beaucoup de sens. Les promoteurs d'une IA en imagerie médicale comparent les résultats obtenus avec leur algorithme à un groupe de médecins spécialistes représentatifs de l'exercice spécialisé, dans lequel existe des professionnels moins bons, bons et très bons. Il serait plus intéressant de comparer l'IA aux meilleurs des spécialistes de l'imagerie analysée par l'IA, mais cela ne serait pas acceptable sur le plan méthodologique.

Il faudrait définir ce qu'est un "très bon" spécialiste de l'imagerie médicale qui serait probablement aussi performant que l'IA. Est-ce celui qui a la plus grosse activité médicale et donc la plus grosse expérience de lecture ? Est-ce le responsable académique qui enseigne la spécialité aux étudiants, généralement choisi pour ses grandes compétences ? Est-ce celui dont les aptitudes naturelles sont particulièrement développées, comme le sont, par exemple, celles des chirurgiens dont la "patte chirurgicale" leur permet de réussir des interventions sans complications secondaires, là où d'autres chrirurgiens ont des complications ? etc. Le robot chirurgical permet de ramener l'acte opératoire au niveau du résultat qu'obtiendrait un excellent chirurgien.

En clair, le bénéfice avéré de l'IA en imagerie médicale est probablement d'amener le plus grand nombre des spécialistes du domaine étudié au niveau de performance des meilleurs de la spécialité. C'est d'ailleurs ce que démontrent les algorithmes de DeepMind (Google) qui ont analysé les images oculaires de 15 000 yeux (7500 patients) à l'hôpital Moorfields, au Royaum-Uni. L'IA est parvenu à reconnaître environ 50 maladies oculaires avec la même fiabilité (94%) que 8 éminents médecins ophtalmologues. DeepMind a donc limité le risque d'erreurs et permettra, lorsqu'il sera commercialisé, à tous les ophtalmologues qui l'utiliseront d'être aussi performants dans le diagnostic oculaire que leurs collèques les plus éminents de la profession.  

Comme le dit très bien C. Rees (voir le billet Int.Artificielle (4) dans la rubrique "Revues Publications"), nos sociétés ne sont pas prêtes à donner à une IA à finalité médicale une mission autonome de soins, donc de se substituer à un médecin. Comment faudrait-il alors définir la relation contractuelle qui lie un patient et un robot médical ?

Pour l'instant et encore pour longtemps, pour beaucoup de commentateurs du thème, l'IA à finalité médicale (donc qualifié au plan légal de dispositif médical) sera simplement une aide à l'exercice d'une médecine qui sera de plus en plus performante grâce, entre autres, à l'usage de l'IA.

Lorsqu'il y aura un dommage causé à un patient, en lien avec un avis donné par l'IA, ce sera toujours le médecin (ou l'établissement de soin) qui verra sa responsibilité civile engagée pour dédommager la victime, car lui-seul porte le contrat de soins avec les patients. Si le dommage causé par l'IA est jugé comme une erreur inexcusable par rapport à ce qu'aurait obtenu l'IH, il faudra bien réussir à connaitre la faille de l'algorithme qui en est responsable. Il sera donc difficile d'échapper à court ou moyen terme à une obligation de transparence d'un algorithme à finalité médicale pour prévenir ce niveau de risque. Nous aborderons plus loin cette question du risque d'erreur de l'IA.

Pour les patients

Les bénéfices de l'IA à finalité médicale sont réels pour les patients puisque l'IA rendra l'ensemble des médecins plus performants dans l'exercice de leur art. Par exemple, les patients auront moins besoin d'un deuxième avis médical pour une maladie rare ou grave puisque l'IA aura été reconnue leur donner le meilleur avis.

En cours