Une analyse critique du rapport OMS 2016 sur le développement de la santé en ligne dans les pays de la Région Europe de l'OMS

Intitulé "From innovation to implementation eHealth in the WHO European Region ("De l'innovation à la mise en oeuvre de la santé en ligne dans les régions européennes de l'OMS"), ce rapport de 116 pages fait l'état des lieux du développement de la santé en ligne dans la région Europe de l'OMS à partir d'une enquête réalisée en 2015 auprès des 53 Etats  membres [1]. La région Europe de l'OMS s'étend à l'Est jusqu'à l'Azerbaïdjan. Le rapport résume les réponses de 47 Etats qui ont répondu à l'enquête. La France fait partie des Etats qui ont répondu. Cette nouvelle enquête est comparée à la précédente de 2009.

Dirigée par le Dr Zsuzsanna Jakab, responsable du bureau régional de l'OMS pour l'Europe, l'équipe qui a rédigé ce rapport était essentiellement constituée d'experts de pays du nord de l'Europe, notamment du WHO Collaborating Centre for eHealth and Telemedicine at the Norwegian Centre for Integrated Care and Telemedicine, Tromsø, Norway.

Nous commentons seulement certaines conclusions de cette enquête

Concernant la formation des étudiants et des professionnels de santé aux solutions de la santé en ligne, 89 % des 47 Etats répondeurs (40 Etats) ont des universités ou des collèges techniques, qui dispensent aux étudiants une formation spécifique à l'utilisation des TICs et de la santé en ligne, et 82 % (37 États) dispensent une formation aux professionnels de santé sur l'utilisation des TICs dans la santé en ligne. La France fait partie des 10 Etats membres qui n'ont pas encore de programme de formation des futurs médecins au niveau des facultés de médecine.

Concernant le dossier médical informatisé partagé (DMP), 59 % des répondeurs (27 États) ont un DMP national et 69 % (18 États) ont des lois régissant son utilisation. 50 % (22 États) signalent néanmoins que le financement est la plus importante barrière à la mise en œuvre d'un DMP national. Bien évidemment, la France ne fait pas partie, pour l'instant, des 27 pays européens de l'OMS qui disposent d'un DMP national. Il est intéressant que le problème du financement d'un DMP soit souligné dans cette enquête. Après les 13 milliards de dollars dépensés aux USA et les 3 milliards de livres dépensés au Royaume Uni pour des résultats pour le moins mitigés, la France a pour l'instant échoué après avoir dépensé (seulement) 280 millions d'euros (chiffes officiels de l'ASIPsanté et de la Cour des Comptes). Avec l'arrivée des Big Data, le DMP est-il toujours d'actualité ?

Concernant la télémédecine (telehealth ou telemedicine en anglais), 12 Etats seulement sur les 47 répondeurs, déclarent avoir une stratégie nationale de développement de la télémédecine. Parmi les applications de télémédecine, ce sont les services de téléradiologie (38 Etats) et ceux de télésurveillance (33 Etats) qui sont les plus développées. la télépathologie, la télédermatologie et la télépsychiatrie sont les autres applications en développement dans la plupart des pays européens. La France fait partie des 12 Etats qui ont un programme national de télémédecine. La téléradiologie est également l'application la plus développée en France. Par contre, la télésurveillance des maladies chroniques a un développement plus lent en attendant les conclusions de l'expérimentation art.36 sur le financement dans le secteur ambulatoire. La télésurveillance concerne aujourd'hui en France quatre pathologies chroniques (insuffisance cardiaque, insuffisance rénale, insuffisance respiratoire ou BPCO et diabète).

On est néanmoins surpris de découvrir à la page 33 du rapport, dans le tableau intitulé "telehealth for chronic disease management", les résultats de l'étude anglaise " Whole System Demonstrator Programme" . La référence donnée dans le rapport (n°85) date de 2011, alors que les 6 publications relatant les résultats très controversés de cet essai ont été publiés en 2012 et 2013. Afficher dans un rapport de cette importance une réduction de la mortalité de 46% grâce au programme WSD n'est pas sérieux. Dans l'excellent papier publié par les auteurs de WSD en 2012 ( Steventon A et al, Effect of telehealth on use of secondary care and mortality: findings from the WSD cluster randomised trial . BMJ 2012 june; 344:3874-92), il est précisé que si on enlève les résultats des 3 premiers mois de l'étude, qui a duré 12 mois, aucune différence significative n'est retrouvée avec la population témoin.

Concernant le développement de la santé mobile ou connectée, 49 % des répondeurs (22 États) ont un programme officiel de développement de la santé mobile (mHealth) soutenu par les gouvernements. 73 % (33 Etats) n'ont pas d'entité en charge de la surveillance réglementaire de la qualité, de la sécurité et de la fiabilité des applications mHealth. L'utilisation de mHealth pour l'accès aux dossiers des patients a augmenté de 25 % depuis l'enquête de 2009. L'utilisation mHealth pour rappeler un rendez-vous a augmenté de 21 % depuis l'enquête de 2009. La santé mobile ou connectée se développe en France et la question de confier à une entité indépendante le contrôle de la qualité, de la sécurité et de la fiabilité des objets connectés et des applications mobiles de santé est d'actualité en 2016. Les pouvoirs publics français devraient, sur cette question importante, définir un cadre réglementaire au cours de l'année 2016 et rejoindre ainsi les 14 Etats qui ont créé cette entité réglementaire pour labelliser les objets connectés et applications mobiles de santé.

Concernant les droits des patients vis à vis de la santé en ligne, 80 % (36 Etats) déclarent avoir mis en place une législation pour protéger la vie privée d'une persounne soumise à une pratique de la santé en ligne avec l'usage d'un DMP. L'OMS constate une augmentation de près de 30 % depuis l'enquête de 2009. Par contre, 53 % (24 États) n'ont pas encore de législation qui permette aux personnes d'accéder à leurs propres données de santé contenues dans un DMP national. 50 % (22 États) indiquent que les personnes ont le droit de préciser quelles informations peuvent figurer dans le DMP et quelles sont les informations qui peuvent être partagées avec les professionnels de la santé qu'ils ont choisis. Enfin, 43 % (19 Etats) ont des politiques ou des lois qui définissent la compétence médicale nécessaire pour pratiquer la télémédecine, leur niveau de responsabilité et leur droit au remboursement des services qu'ils procurent en ligne. La France fait partie des pays les mieux dotés en matière de loi et de réglementation dans l'exercice de la santé et de la médecine en ligne. Aujourd'hui, un demi million de personnes peut accéder à son DMP.

Les recommandations de l'OMS pour l'horizon 2020.

A nouveau, l'OMS rappelle l'importance de l'engagement des pouvoirs publics dans le développement de la santé et de la médecine en ligne pour améliorer l'accès aux soins. L'organisation recommande de renforcer la sécurité et la confidentialité des données de santé dans le développement du DMP. Elle demande aussi aux Etats d'avoir une entité qui réglemente le déploiement des objets connectés et des applications mobiles de santé afin d'assurer la sécurité et la fiabilité de leurs usages. Enfin, l'e-learning est préconisée pour accroître la connaissance et la formation des personnes et des professionnels de santé.

[1]http://www.euro.who.int/__data/assets/pdf_file/0012/302331/From-Innovation-to-Implementation-eHealth-Report-EU.pdf?ua=1  -