Les professionnels de santé ont besoin d'un DPC pour être formés en toute indépendance à la santé connectée et la télémédecine.

En France, le système de formation professionnelle marche mal. On sait que les 32 milliards d'euros dédiés chaque année à la formation des adultes et des apprentis ont peu d'impact réel sur le chômage de masse. Ce montant astronomique devrait pourtant servir à ajuster les compétences des Français aux transformation du monde du travail.

C'est le cas pour les professions de santé. L'irruption de la santé connectée et de la télémédecine dans notre système de santé bouscule les organisations professionnelles traditionnelles. On s'apprête à financer dans le droit commun de la Sécurité sociale quelques millions de téléconsultations et de téléexpertises et on ne se préoccupe pas de savoir si les professionnels médicaux ont besoin ou non d'être formés à ces nouvelles pratiques.

Certains pensent que la télémédecine n'est qu'une question d'outil de communication et que les divers fournisseurs sauront bien faire les formations à leur usage. D'autres pensent que la télémédecine est une question d'organisation professionnelle innovante qui demande une formation et un accompagnement. Nous défendons cette dernière position depuis 2009, notamment à travers les nombreux billets de ce site consacrés au sujet (voir le billet "Formation continue" dans la rubrique "On en parle" et le billet "OGDPC et TLM" dans la rubrique "Edito de semaine")

Pourquoi la formation aux pratiques de télémédecine est nécessaire

L'exercice de l'art médical sans télémédecine s'appuie sur les données acquises de la science médicale et le code de déontologie médicale. Lorsque survient un accident médical, le juge civil, pour évaluer le niveau de responsabilité du médecin, demande à un expert judiciaire (un médecin) de dire si la pratique médicale mise en cause par la victime de l'accident était conforme aux données acquises de la science médicale et aux règles du code de déontologie.

Il faut que les pratiques de télémédecine soient conformes aux données acquises de la science. La télémédecine clinique n'est que la médecine à distance et relève donc des mêmes exigences que celles de la médecine sans l'usage des TIC. Le CNOM a toujours dit que le même Code de déontologie médicale s'appliquait aux médecins lorsqu'ils pratiquent ou non la télémédecine. Il n'est pas certain que tous les médecins qui vont se lancer dans la téléconsultation programmée à partir de septembre 2018 en soient conscients. 

Tous les médecins qui s'engageront dans la téléconsultation programmée auront-ils lu les recommandations de la HAS, celles d'avril de 2018 et celles à venir en fin d'année ? On peut en douter.

C'est la raison pour laquelle certains pays comme l'Australie ou les USA exigent une certification préalable pour les médecins qui désirent pratiquer la télémédecine. La France ne s'est pas engagée dans cette voie et on peut le regretter.

Le risque que l'industrie de la santé numérique s'empare de cette formation

Il n'est pas dans l'intention de l'auteur de ce billet de diaboliser l'industrie de la santé numérique comme cela a été fait par certains médias pour l'industrie du médicament après l'affaire du médiator.

Faire le parallèle avec l'industrie pharmaceutique ne relève pas de l'incongruité.

Au cours du XXème siècle, c'est bien l'industrie pharmaceutique qui a assuré la formation des médecins puisqu'il n'y avait aucune autre alternative de formation continue professionnelle. Il suffit de rappeler qu'un médecin hospitalier ne pouvait bénéficier des financements dédiés à la formation professionnelle et attribués aux autres personnels hospitaliers (3% de la masse salariale d'un hôpital).

Lorsque l'affaire du Médiator a éclaté en 2011, certains politiques ont semblé découvrir les liens d'intérêts qui existaient depuis 50 ans entre les médecins et l'industrie pharmaceutique. Le risque de conflits d'intérêt existait bien évidemment depuis de nombreuses années, mais la grande majorité des médecins, conscients d'un tel risque, veillait à ne pas succomber à ce conflit d'intérêt. Les bénéfices intellectuels apportés par l'industrie pharmaceutique étaient bien supérieurs aux possibles conflits d'intérêt. Si l'industrie pharmaceutique n'avait pas été présente et active pour assurer la formation continue des médecins salariés et libéraux au cours des 50 dernières années, notamment en leur permettant de participer à des congrès internationaux prestigieux, la médecine française n'aurait pas rayonné à travers le monde comme elle l'a fait au cours de ces 50 dernières années. 

Il faut reconnaître que la solution étatique (OGDPC) mise en place en 2012 n'a pas bien fonctionné. La loi de modernisation du système de santé du 26 janvier 2016 a pris en compte ce demi-échec et a créé l'ANDPC (l'agence nationale du développement professionnel continu) dont on attend les premiers résultats. Depuis 2012, les médecins français ont consacré en moyenne 50% d'heures en moins que l'Allemagne pour la formation continue.

Si les pouvoirs publics ne parviennent pas à assurer un DPC de qualité, il y a tout lieu de penser que l'industrie de la santé numérique assurera cette formation, reproduisant alors le modèle du XXème siècle...

L'ANDPC devrait donner un agrément pour un DPC national de télémédecine.

En 2014 et 2015, la Société Française de Télémédecine (SFT) s'est vu refuser à deux reprises l'agrément d'un DPC de télémédecine, au motif que la "Commission des médecins indépendants" estimait que cette société savante avait des conflits d'intérêt avec l'industrie du numérique en santé. Cela était totalement faux et l'OGDPC à l'époque n'a pas cherché à approfondir ce jugement erroné. (Voir le billet "OGDPC et TLM" dans la rubrique "Edito de semaine").

Le DIU de télémédecine créé par la SFT en 2016 regroupe 7 universités. Il recrute des professionnels de santé, mais les médecins libéraux n'ont pas encore pris conscience de l'intérêt d'une telle formation. Un DU de santé connectée a été créé à Paris en 2018 avec beaucoup de succès (refus de plus de 200 candidatures). Ces DIU de télémédecine et DU de santé connecté continueront à se développer, mais ils toucheront peu les médecins libéraux généralistes ou spécialistes.

Il est urgent que l'ANDPC reconnaisse un DPC national de télémédecine qui serait proposé aux médecins libéraux par une société médicale savante ou une université totalement indépendante de l'industrie du numérique.

12 juin 2018