Le plus bel objet connecté du monde ne peut donner que ce qu'il a....

Magnifique idée que d'installer une cabine de téléconsultation dans une pharmacie d'officine pour permettre à des personnes qui ont perdu leur médecin traitant de proximité d'avoir des téléconsultations avec leur nouveau médecin installé dans une zone plus éloignée ! Nous avons déjà préconisé sur ce site de telles initiatives pour que ces pharmacies ne soient pas obligées de fermer pour des raisons économiques, alors qu'elles représentent le dernier "ilôt de santé de proximité" (voir le billet "Pharmacie connectée")

Encore faut-il qu'une telle innovation organisationnelle fasse l'objet d'un projet médical de télémédecine construit de façon consensuelle avec tous les partenaires du parcours de soin, et en premier lieu avec les médecins généralistes de soin primaire sensés réaliser ces téléconsultations...

Quel dommage que l'expérience tentée à Roanne ait débuté sur un fond de polémique ! L'article d'Eric Favereau dans le journal Libération du 14 mars 2016 révèle que cette belle initiative pilotée par la Mutualité française Loire et l'Université Jean Monnet de St Etienne, au sein d'une pharmacie mutualiste, crée un polémique auprès des médecins généralistes de la ville, lesquels ont découvert cette initiative dans la presse locale...

Quel dommage que cette expérience soit présentée dans cet article comme une façon de "pallier au manque de médecins de ville" ! Quelle erreur de communication de présenter ce bel objet technologique connecté comme pouvant remplacer un médecin, alors que son objet principal est d'améliorer l'accès aux soins primaires de personnes qui ont ce besoin. Mais la condition sine qua non est qu'un médecin soit connecté lorsque cette personne entre dans la cabine. L'objet connecté, si développé soit-il, ne remplace pas le médecin !

Quel dommage que les médecins généralistes de la ville de Roanne n'aient pas été associés à cette belle expérience ! Ils auraient pu être moteurs ou du moins bienveillants et attentifs vis à vis de cette innovation, alors que, court-circuités, ils expriment une incompréhension légitime. Quand on se plaint que la télémédecine a des freins, il faut parfois chercher les erreurs stratégiques ou de communication de certains élus.

Quels auraient pu être les facteurs d'un succès assuré ?

Tout d'abord, il aurait fallu interroger préalablement les médecins généralistes de la ville pour savoir, d'une part qu'elles étaient  les difficultés de fonctionnement professionnel qu'ils rencontraient, ce qu'ils espéraient pour les améliorer, d'autre part, qu'elles étaient les insatisfactions des personnes de cette ville vis à vis de l'accès à la médecine de soin primaire. Pour ce dernier point, toutes les enquêtes d'opinion récentes vont dans le même sens : 35 à 40% des français se plaignent aujourd'hui de difficultés d'accès à leur médecin traitant ou à un médecin tout simplement (voir à l'onglet "On en parle" le billet sur les résultats de "l'enquête Intériale"). Et ce constat n'est pas fait uniquement dans les zones dites de "désertification médicale". La société a changé et veut aujourd'hui "une médecine de l'immédiateté", même lorsqu'elle ne relève pas de l'urgence vitale ou ressentie comme telle.

Il aurait fallu ensuite expliquer comment les TICs et la télémédecine apportent quelques réponses pour répondre à cette demande d'amélioration d'un accès immédiat à des soins primaires. Les médecins généralistes connaissent mal la télémédecine, d'une part parce qu'elle n'est pas encore enseignée dans les facultés de médecine (voir le billet "Que fait donc la fac"), d'autre part, parce qu'elle est souvent mal présentée par les médias et les élus, ces derniers ne semblant pas comprendre l'évolution actuelle du métier de médecin, en s'accrochant à des pratiques qui font partie aujourd'hui des livres d'histoire !

Il est pour le moins maladroit de répéter sans cesse que la télémédecine est une solution aux déserts médicaux. Une telle présentation bloque à juste titre les médecins de soin primaire qui triment sur le terrain. Ils ne supportent plus d'entendre qu'un médecin pourrait être remplacé par un objet connecté. Par contre, présenter les solutions validées en Suisse ou au Royaume Uni et dans les pays du nord de l'Europe depuis plus de 10 ans pour réduire la charge de travail des médecins de soin primaire peut aider à mieux comprendre la place de la télémédecine dans l'organisation des soins primaires. Dans cette médecine de l'immédiateté, mettre en place un premier filtre des demandes par des plateformes de téléconseil médical personnalisé permet de décharger en aval le médecin de soin primaire et de lui permettre de ne voir en consultation en face à face que les personnes réellement malades. Le SAMU Centre 15 zn France joue un peu ce rôle de téléconseil médical, mais on ne dispose aujourd'hui d'aucune statistique sur cette activité en France, alors qu'elles existent en Suisse et au Royaume Uni (voir sur ce site à l'onglet "articles de fond" le billet sur les déserts médicaux"). 

Enfin, il aurait fallu construire pour cette ville en difficultés d'accès aux soins primaires un projet médical de télémédecine consensuel, impliquant tous les acteurs. Il est illusoire de penser qu'une initiative isolée, d'emblée polémique, puisse réussir, fusse t'elle intéressante.

La cabine de télémédecine est un objet connecté indiscutablement utile dans certains projets de télémédecine. Encore faut-il que le projet médical ait été écrit et validé par tous les acteurs concernés, que le choix de la cabine et de son lieu d'implantation aient été considérés comme la bonne réponse aux besoins identifiés. 

L'auteur de ce billet défend l'idée qu'il faut décrire un parcours de soin primaire intégrant le téléconseil médical personnalisé comme première étape de ce parcours. Le téléconseil n'est pas une téléconsultation, mais il peut déboucher sur une consultation en face à face. Il serait dangereux de considérer qu'une téléconsultation dite "d'urgence" puisse être réalisée sans que le médecin prenne le risque d'une erreur médicale parce qu'il n'aura pas pratiqué d'examen clinique à ce patient. Le téléconseil doit servir à orienter l'appelant vers une consultation en face à face soit immédiate, soit différée ou l'orienter vers les urgences hospitalières. La bonne téléconsultation ne peut être que programmée et alternée avec des consultations en face à face (voir le billet "restons humains"). C'est une pratique adaptée au suivi des patients atteints de maladies chroniques ou très handicapés.

Si nous revenons à notre cabine en pharmacie d'officine, le projet idéal serait d'utiliser ce bel outil, soit pour le téléconseil médical personnalisée avec une plateforme médicale, soit pour des téléconsultations programmées avec des médecins généralistes qui acceptent de suivre de cette manière leurs patients atteints de maladies chroniques en alternance avec des consultations en face à face. Ce sont deux usages de la cabine totalement différents, mais qui se complètent. Dans l'un et l'autre de ces usages il faut que les médecins soient clairement identifiés (ceux d'une plateforme de téléconseil ou ceux qui pratiquent pour leurs patients la téléconsultation) et que les patients aient parfaitement compris et donné leur consentement à l'usage de ce bel outil, sachant que le plus bel objet connecté du monde ne peut fournir que l'usage qu'un projet médical consensuel impliquant TOUS les acteurs du parcours de soin lui aura attribué.