Augmenter les dépenses du bien-être et réduire les dépenses de soin grâce à la santé connectée et la télémédecine : le nouveau paradigme pour créer de la valeur et des emplois dans le système de santé

La 8ème édition de la Convention for Health Analysis and Management (CHAM), le "Davos de la santé" créé par le Pr Guy Vallancien, vient de se tenir à Chamonix les 29, 30 septembre et 1er octobre 2016. Cette convention a été une nouvelle fois le lieu privilégié de la réflexion et de l’innovation en santé. Consacrée cette année au thème de « l’Argent de la santé », l’esprit de CHAM 2016 pourrait s’identifier par deux phrases d’Emmanuel Macron qui participait à la table ronde finale ; « le changement technologique est un changement de paradigme » et « le problème en France est qu’on bloque encore trop l’innovation parce qu’on s’appuie sur des objectifs à trop court terme ».

L’atelier télémédecine qui s’est déroulé le jeudi 29 septembre était en phase avec le thème général de la Convention 2016 : A quoi servent les études médico-économiques en télémédecine et en santé connectée » ?  

Le développement de la télémédecine est bridé en France depuis plusieurs années parce que l’Assurance maladie et la Haute Autorité de Santé pensent que toute innovation dans le domaine de la santé doit d'abord être évaluée avant d’obtenir une prise en charge financière par la solidarité nationale. Cette prudence s’appuie sur un argumentaire classique, à savoir que toute innovation en santé augmente les dépenses et qu’il est nécessaire d’évaluer préalablement le service médical rendu au patient, c’est-à-dire l’efficacité immédiate de ces nouvelles pratiques sur l’évolution des pathologies (généralement sur une période 12 ou 18 mois) et leur efficience, c’est-à-dire le coût de cette efficacité par rapport aux prises en charge conventionnelles.

Nous sommes dans cette approche depuis que la Sécurité sociale a été mise en place en 1945. La Solidarité nationale ne doit prendre en charge que les traitements qui sont efficaces. On est d’accord bien évidemment sur ce point, mais la télémédecine n’est pas un traitement. C’est une organisation professionnelle nouvelle de prise en charge des maladies, qui contribue au développement de la médecine 5P du XXIème siècle ; (voir sur ce site le billet « la médecine 5P » dans la rubrique L’Edito de semaine).

Force est de constater que l'objectif de la Commission européenne d’évaluer les pratiques de télémédecine dans le suivi des maladies chroniques n’a pas encore été atteint (échec des grandes études telles que Whole System Demonstrator Trial conduite au Royaume Uni en 2008-09 et Renewing Health conduite dans 9 régions européennes de 2010 à 2013). Dans ces deux grandes études qui réunissaient plusieurs milliers de patients, les résultats médico-économiques furent décevants. D'autres études sont en cours, dont les résultats sont annoncés pour 2018.  (voir sur ce site le billet « A quoi ça sert » dans la rubrique l’Edito de semaine). En France, 13 projets de télémédecine de l'Ile de France sont en cours d’évaluation et un seul projet, l’étude Domoplaies pour le télé suivi des plaies chroniques et complexes à domicile, réalisée par le réseau TELAP de Basse Normandie, commence à publier ses premiers résultats médico-économiques. C’est la première étude en Europe qui montre une efficience de la télémédecine, avec un moindre coût d’environ 5000 € par patient télésuivi pendant neuf mois en comparaison avec le suivi sans télémédecine (voir sur ce site le billet « télémédecine (11) » dans la rubrique Revue Publications).

Les économistes qui participaient à CHAM 2016 ont tous plaidé pour que le raisonnement intellectuel change vis-à-vis de la santé. Et si la santé était en fait créatrice de richesses au lieu d’être considérée comme un facteur de déficit des comptes sociaux ? Nos dépenses de santé représentent aujourd’hui environ 12% de la richesse nationale (PIB), chiffre un peu supérieur à la moyenne européenne (10%) mais inférieur à celui des Etats-Unis (17%).

La santé connectée et la télémédecine peuvent contribuer à l’installation d’un nouveau paradigme : dépensons plus pour le bien-être et la prévention, dépensons moins et mieux pour le soin.

La santé connectée avec les objets connectés et les applications mobiles sur Smartphone ou tablette est un moyen puissant de développer l’autonomie du citoyen dans la prise en charge de sa santé, c’est-à-dire de son bien-être. Ces outils numériques, dont la pertinence, l’efficacité et la sécurité doivent être évaluées par une autorité indépendante, peuvent avoir un impact considérable sur la prévention des maladies chroniques, ou du moins sur le moment de leur apparition. Lutter contre l'obésité par une activité physique régulière peut retarder ou prévenir l'apparition d'un diabète, d'un cancer ou d'une hypertension artérielle avec ses conséquences cardio-vasculaires (infarctus du myocarde, AVC). Favoriser le développement de tels outils et leur diffusion auprès des citoyens crée indiscutablement une chaine de valeurs et de nouveaux emplois. Ainsi le marché de la santé connecté doit être développé, il aura un impact positif sur la santé des citoyens et par voie de conséquence sur la richesse nationale. Qu'on accepte d'évaluer son impact après plusieurs années.

La télémédecine favorise de nouvelles pratiques professionnelles, la téléconsultation pour les personnes isolées et handicapées, la téléexpertise entre médecins pour prévenir des consultations spécialisées en face à face et des hospitalisations évitables, la télésurveillance des maladies chroniques au domicile pour prévenir les complications aiguës. Elle peut contribuer à réduire les dépenses de soin en agissant sur les trois grands domaines de dépenses de l’Assurance maladie que sont les transports sanitaires, les venues aux urgences hospitalières et les hospitalisations. La télémédecine améliore l’accès aux soins, réduit les pertes de chance et assure la formation continue des professionnels de santé par la mutualisation des savoirs grâce à la téléexpertise entre médecins.

Prenons l'exemple de l'insuffisance cardiaque chronique pour illustrer ce nouveau paradigme.

 L'Assurance maladie dépense chaque année 2 milliards d'euros pour 360 000 patients hospitalisés pour décompensation aiguë d'une insuffisance cardiaque chronique. Mettre en place une organisation efficace de télésurveillance à domicile pour améliorer le bien-être de ces malades et prévenir les hospitalisations permettrait à la Sécurité sociale de réduire la dépense hospitalières, pour ce seul GHS, de 1 milliard, car les hospitalisations diminueraient de 50%. L'organisation de la télésurveillance à domicile de ces patients, souvent très âgés, réduit de 50% la durée moyenne de séjour à l'hôpital chaque année : elle passe de 12 à 6 jours/an/patient. Ce fait a été démontré par de nombreuses études de recherche clinique, notamment en France. Ce moindre taux d'hospitalisation est facteur de meilleur vie sociale et d'allongement de l'espérance de vie. Grâce à cette nouvelle organisation professionnelle, la dépense de soin est moindre et les ressources financières gagnées peuvent être utilisées dans de nouvelles organisations de prise en charge à domicile pour améliorer le bien-être des patients atteints de maladies chroniques. Ce transfert de valeur, grâce à la santé connectée et la télémédecine au domicile des patients, peut générer de nouvelles richesses et de nouveaux emplois.