La médecine "Geek" ne doit pas être confondue avec la télémédecine

La médecine des applis et des objets connectés de santé, synonyme de santé mobile (mHealth), fait régulièrement l'objet de colloques organisés par les médias (récemment celui des ECHOS-Events à la Maison des Arts et Métiers de Paris). Ces colloques sont le plus souvent financés par les industriels de la santé numérique et autres structures commerciales. Peu ou pas de médecins y assistent, tant les tarifs d'inscription sont dissuasifs lorsqu'on n'a pas de budget de communication (1000 à 1500 € la journée de colloque)

Cette médecine utilise les objets connectés et applis de la "santé mobile" et symboliserait  la "rupture" avec les pratiques médicales classiques. Cette rupture ou "disruption" (l'anglicisme à la mode) avec la médecine traditionnelle est attendue des nombreux industriels et start ups de la santé qui ont fait de cette santé mobile leur futur eldorado commercial.

La médecine, créatrice de richesses et de progression de notre PIB, n'a jamais été autant désirée dans cette ambiance générale de croissance économique faible (voir sur ce site le billet consacré à CHAM 2016).  Mais on ne donne pas le moyen aux médecins d'en débattre avec les industriels, alors que la santé connectée contribue indiscutablement à la structuration du système de santé du XXIème siècle. Tant que le business model  de ces colloques excluera la participation de médecins de terrain, l'incompréhension entre les deux cultures, médicale et industrielle, perdurera.

Le médecin peut-il contribuer ou favoriser le développement économique de la santé numérique comme le demandent les industriels et start Ups de la santé connectée ? Les médecins ont des repères culturels..

Il y a d'abord l'éthique médicale qui invite tout professionnel de santé à réfléchir sur les valeurs qui motivent son action et à choisir sur cette base, la conduite la plus appropriée. Parmi les 4 grands principes éthiques, celui de la non-malfaisance rappelle le "primum non noncere" d'Hippocrate que le médecin s'engage à appliquer lorsqu'il prononce son serment devant ses pairs à la fin de ses études. En clair, le médecin doit rester prudent dans sa pratique quotidienne et toujours évaluer le service médical rendu (SMR) aux patients lorsqu'il entreprend une action de prévention, de soin ou de diagnostic. Il doit évaluer les bénéfices et les risques de l'action qu'il conduit et en informer les patients qu'il a en charge pour qu'ils donnent leur consentement.

Doit-il au XXIème siècle devenir l'ordonnateur d'une consommation d'objets connectés et d'applis de santé, comme ce fut le cas au XXème siècle où il a fortement contribué au développement économique des laboratoires pharmaceutiques ? La médecine française se singularisait alors par des ordonnances riches de nombreux médicaments dont le niveau de preuves d'un SMR n'était pas toujours démontré. C'était l'époque de la pharmacologie du symptome. Certains avancent le chiffre de 10 000 décès par an qui seraient liés ou dus à des intolérances ou au mauvais usage des médicaments. Cette période n'a pas été que négative, et il faut mettre au crédit de la pharmacologie de brillantes découvertes qui ont contribué à l'allongement de l'espérance de vie.

N'émergerait t'il pas un risque d'accident médical avec les objets connectés et les applis de santé dont le SMR aux patients n'aurait pas été démontré ?  En fait, peu d'objets ou d'applis aujourd'hui ont subi l'épreuve de l'évaluation clinique scientifique. Sur les quelques 150 millions d'objets connectés et d'applis de santé qui circulent à travers le monde, la FDA aux USA n'a reconnu un SMR aux patients que pour quelques centaines. En France, le nombre d'objets connectés à finalité médicale prouvée (= dispositifs médicaux communicants), inscrit sur la LPPR, ne représente qu'une petite dizaine. Au Royaume-Uni, l'équipe du NHS, dirigée par Josip Car, qui évalue de nombreux objets connectés et applis mobiles, et qui publient régulièrement leurs résultats, en trouve très peu qui répondent aux exigences de fiabilité et de sécurité des données de santé à caractère personnel. Les autorités sanitaires françaises se sont emparées de ce sujet en 2015 en créant une commission "ad hoc" (GT 28) dont les conclusions doivent être publiées très prochainement.

Malgré cette réalité, on nous annonce régulièrement dans les colloques que les objets connectés et applis en santé sont de plus en plus prescrits aux patients, notamment par des médecins de plus en plus "geeks".

 N'y aurait t'il donc pas un risque de revoir les mêmes comportements médicaux "consuméristes" avec la médecine "Geek", qui pourraient alors conduire aux mêmes conséquences néfastes pour les patients que la médecine "pharmacologique" consumériste qui a marqué la médecine du XXème siècle ?

En fait, avec le fort lobbying des médias et des industriels sur ce thème, ne sommes-nous pas imprégnés de certitudes d'amélioration du SMR des patients grâce à la santé mobile, avant d'en avoir obtenu les preuves scientifiques ? Ne sont, bien évidemment, pas pris en compte dans cette réflexion les objets connectés et applis mobiles qui améliorent la bureautique médicale, notamment la gestion des rendez-vous à une période où il devient difficile de trouver un médecin disponible. La bureautique médicale numérique est un réel progrès.

La médecine "Geek" ne risque t'elle pas de devenir ce que la médecine pharmacologique a été au milieu du XXème siècle où l'on traitait chaque symptome par un médicament et où les liens d'intérêts, parfois de vrais conflits d'intérêts, ont fait perdre aux médecins leur nécessaire indépendance de jugement ?

La médecine "geek" pourrait être celle de mesures quasi permanentes de paramètres physiologiques (tension artérielle, saturation en oxygène, rythme cardiaque, etc..) dont l'intérêt pour une personne non malade n'est pas démontré, mais qui pourrait par contre créer un état d'obsession permanent vis à vis du risque de survenue d'une maladie. Les troubles psychiatriques que pourraient générer de telles pratiques seraient en fait à la médecine geek ce que les accidents iatrogènes ont été à la médecine pharmacologique du XXème siècle.

Lorsque vous avez la curiosité d'aller sur les sites web de médecins "geeks", vous pouvez être surpris de trouver la promotion de nombreux objets connectés et applis de santé, répartis parfois par spécialité médicale, sans que cette présentation s'accompagne d'une analyse médicale critique du médecin "geek" blogueur. Et il ne s'agit pas seulement d'applis de santé dévolus au  "bien-être". On y trouve la promotion d'applis pour les soins, notamment pour le traitement et la surveillance du diabète, dont le niveau de preuves de leur fiabilité et de leur sécurité n'est pas démontré.

La déontologie médicale est un autre repère pour le médecin. Elle désigne l'ensemble des devoirs et obligations imposés aux médecins par leur ordre professionnel. Comme les règles de droit, les règles déontologiques s'appliquent de manière identique à tous les médecins, dans toutes les situations de leur pratique.

En matière de santé connectée, le CNOM et  la Société Française de Télémédecine ont rappelé, en 2014, que la télémédecine ne pouvait relever du e-commerce et que tout médecin se devait d'exercer sa profession en dehors de toute influence ou intérêt commercial (article R.4127-19 du Code de la santé publique). Le CNOM a fait un travail pédagogique remarquable auprès des médecins en publiant régulièrement des livres blancs sur ces sujets (voir sur ce site les références à la rubrique Livres) permettant aux médecins de connaître les règles déontologiques applicables à la santé connectée.

Néanmoins, il manque au débat l'engagement académique (voir sur ce site le billet "Que fait la Fac" dans la rubrique "Edito de semaine").

Les jeunes médecins qui sortent aujourd'hui des facultés de médecine n'ont pas reçu de formation académique sur la santé connectée et la télémédecine, notamment sur le bon usage des objets connectés et des applis en santé. On peut le regretter car l'evidence-based medicine doit s'appliquer à la santé connectée et à la télémédecine comme elle s'applique à l'exercice médical traditionnel.  

A une période de changement de paradigme de notre système de santé, grâce à la révolution numérique, le comportement des médecins vis à vis de la santé connectée n'est pas identique. Certains médecins, surtout de la jeune génération, deviennent des médecins "geeks", c'est à dire des passionnés des objets connectés et des applis en santé dans leur exercice professionnel. Ils rejoignent ainsi les personnes geeks qui possèdent de grandes connaissances dans les domaines des nouvelles technologies de l'information et de la communication, de la science-fiction, ou encore des jeux video, et qui souvent ont une passion qui peut être poussée à l'extrème ( Journal de l'Internaute).

Ou une autre définition trouvée dans Wikipédia la personne "Geek" est une personne passionnée par un ou plusieurs domaines précis, notamment par les domaines liées aux cultures de l'imaginaire (cinéma, bande dessinée, etc.) ou encore aux sciences, à la technologie et l'informatique.

Edgar Morin a écrit "Il n'y a pas de raison sans passion, mais il ne devrait pas y avoir de passion sans raison".

La santé mobile, avec ses objets connectés et ses applis mobiles, n'est elle pas en train de créer une passion "déraisonnable" chez certains médecins ?

C'est le rôle de l'Université et des Sociétés savantes médicales d'encadrer cette passion de jeunes médecins pour la médecine "Geek". La médecine des objets connectés et des applis en santé doit demeurer un exercice qui s'appuie sur des preuves scientifiques d'une amélioration du SMR aux patients par rapport à la médecine traditionnelle.

La télémédecine n'est pas une médecine "geek". Elle a pour finalité première d'améliorer l'accès aux soins des patients isolés ou les plus vulnérables, les personnes handicapées, grâce à de nouvelles organisations et pratiques professionnelles (voir sur ce site le billet "Clarifions encore" dans la rubrique Edito de la semaine). Elle peut aussi user d'objets connectés ou d'applis en santé lorsque ces outils contribuent à améliorer le suivi des patients, en particulier dans les organisations nouvelles de télésurveillance médicale à domicile des patients atteints de maladies chroniques. L'usage de ses outils fait alors l'objet d'un projet médical consensuel entre plusieurs médecins qui évalueront régulièrement le SMR aux patients et qui chercheront à vérifier s'ils obtiennent des résultats comparables, et non inférieurs, à ceux qui existent dans la littérature médicale scientifique. On est bien dans une démarche d'evidence-based medicine.

La médecine "geek" est une médecine  passionnée, qui encourage le consumérisme en outils de la santé connectée et qui peut devenir "déraisonnable". Des liens d'intérêts avec les industriels et start ups existent généralement.

Il est  plus que temps que les responsables académiques de la médecine française s'emparent d'un tel sujet, qui devient de plus en plus sensible, en instaurant un dialogue constructif et scientifique avec les industriels et start ups de la santé connectée et en intégrant dans le cursus des études médicales  une formation académique à l'usage de la télémédecine et de la santé connectée.