Quand la Chine s'éveille à la télémédecine, elle donne des leçons aux pays développés.

L'essai d'Alain Peyrefitte "Quand la Chine s'éveillera...le monde trenblera", publié en 1973, a marqué toute une génération. Plus d'un million d'exemplaires de l'édition française ont été vendus à cette époque.

Depuis une vingtaine d'années, la Chine s'éveille dans tous les domaines, notamment dans celui de la santé connectée et de la télémédecine. Il a déjà été dit que la médecine chinoise était très proche de la médecine clinique française. L'expérience rapportée ici l'illustre. Cette étude retrace une expérience de 12 années de pratiques de téléconsultations spécialisées entre le West China Hospital de l'Université du Sichuan avec 249 hôpitaux locaux de l'ouest de la Chine. L'Université du Sichuan est l'une des plus anciennes et prestigieuses universités de Chine(l'illustration de ce billet), située à Chengdu (14 millions d'habitants), capitale de la province du Sichuan (87 millions d'habitants). Elle a fêté en 2016 le 120ème anniversaire de sa création.

Wang TT, Li JM, Zhu CR, Hong Z, An DM, Yang HY, Ren JC, Zou XM, Huang C, Chi XS, Chen JN, Hong Z, Wang WZ, Xu CG, He L, Li WM, Zhou D. Assessment of Utilization and Cost-Effectiveness of Telemedicine Program in Western Regions of China: A 12-Year Study of 249 Hospitals Across 112 Cities. Telemed J E Health. 2016 Nov;22(11):909-920.

CONTEXTE

Le déséquilibre d'accès aux soins entre les villes et les zones rurales reste un problème important en Chine. Au cours de la dernière décennie, un programme de télémédecine a été développé dans l'ouest de la Chine pour y remédier. Le programme de télémédecine à été confié à l'hôpital de l'Université du Sichuan où se trouvent toutes les spécialités médicales, lequel a développé des téléconsultations spécialisées vers les quelques 250 hôpitaux locaux de cette province. L'objectif était d'améliorer les diagnostics, l'accès aux thérapeutiques et d'évaluer le coût-efficacité de ces nouvelles pratiques, notamment sur les coûts hospitaliers et les risques des transports sanitaires.  Ce papier rapporte les résultats de 12 années de ce programme.

METHODE

Le centre de télémédecine a été créé au West Hospital China en 2001 sur décision du gouvernement chinois. Le réseau numérique a été mis en place également à la même époque dans les 249 hôpitaux locaux. Il s'agissait d'emblée d'un réseau haut débit de 2 Mbits/sec symétrique permettant de réaliser les téléconsultations par visioconférence. C'est la direction de l'hôpital universitaire qui avait la responsabilité de l'organisation du programme.

Le programme a été soumis en 2001 au Comité d'Ethique de l'Université du Sichuan qui a demandé que les patients ou leurs familles donnent leur consentement pour participer à ce programme de téléconsultations spécialisées.

Les téléconsultations ont concerné 249 hôpitaux périphériques situés dans 112 petites villes. Les 11 987 téléconsultations ont toutes été réalisées au West Hospital China dans 40 domaines d'expertise médicale.

L'hôpital universitaire du Sichuan dispose de 1200 médecins spécialistes qui couvrent toutes les spécialités médicales. Les médecins travaillant dans les hôpitaux locaux sont des médecins généralistes. Ce sont eux qui déclenchaient la demande d'une téléconsultation. Avant la réalisation de celle-ci le dossier médical du patient, les examens radiologiques et les examens de laboratoire étaient envoyés 24h à 48h avant par voie électronique dans le service de spécialité médicale de l'hôpital universitaire qui assurera la téléconsultation. La téléconsultation peut être refusée après analyse du dossier médical. La grande majorité des téléconsultations étaient programmées. Pour les urgences, les médecins des hôpitaux locaux avaient accès à un médecin spécialiste 24h/24, 7j/7.

L'impact de ces téléconsultations était évalué par téléphone au bout de 90 jours sur les domaines suivants : évolution du diagnostic des maladies, les changements thérapeutiques liés à la téléconsultation et les coûts évités au plan des hospitalisations et des transports.

RESULTATS

De 2002 à 2013, un total de 11 987 téléconsultations a été réalisé. Pour 1 463 patients, elles ont été répétées au moins deux fois. Les 249 hôpitaux périphériques de l'ouest de la Chine se decomposaient en 53 hôpitaux tertiaires, 151 hôpitaux secondaires et 45 hôpitaux principaux, tous répartis dans 112 villes de 13 provinces ou municipalités ou régions autonomes, se situant dans les provinces du Sichuan (89,0 %), de Xinjiang (2,3 %), et du Tibet (2,1 %). Il y avait 235 hôpitaux généraux (94,4 %), 7 hôpitaux psychiatriques, 2 hôpitaux orthopédiques, 2 centres du cancer, 1 hôpital gériatrique, 1 maternité, 1 hôpital pédiatrique et 1 hôpital pour maladies ano-rectales.

Trente-deux hôpitaux (12,9 %) ont demandé plus de 100 téléconsultations au cours des 12 années du programme,134 hôpitaux (53,8 %)  moins de 10 téléconsultations et 83 hôpitaux (33,3 %) de 10 à 100 téléconsultations. 87,5 % d'entre elles venaient de la province du Sichuan et 53,1 % d'hôpitaux secondaires.

L’âge moyen des patients téléconsultés était de 49,6+/-19,3 ans. Les patients âgés de 15 à 64 ans constituaient 70,9 % de tous les patients.  63,6 % étaient de sexe masculin et 5,3% provenaient des minorités ethniques (tibétain, Yi, ouïghour, Naxi, Kazak, Mongolie, Hui et Qiang. Après le séisme du Wenchuan de 2008, le nombre total d’hôpitaux participant, les téléconsultations et les patients ont progressé, passant à 249 hôpitaux, 9 152 téléconsultations  et 8 110 patients, respectivement. La moyenne du taux de croissance de la demande de téléconsultation a été en moyenne de +35,2% entre 2002 et 2013.

Des 11 987 téléconsultations, 19,4% concernaient des cancers, 13,9% des blessures, 10,3% des maladies cardio-vasculaires, les trois diagnostics les plus fréquents. La téléconsultation spécialisée a entraîné un changement de diagnostic chez 4 772 (39,8 %) des patients, dont pour 3 707 d'entre eux (77,7%) un changement de diagnostic majeur. En outre, la téléconsultation à conduit à un changement de traitement chez 6 591 (55,0 %) des patients, dont pour 3 677 (55,8 %) d'entre eux à des changements thérapeutiques non liés aux modifications de diagnostic.

Le programme de télémédecine a entraîné une économie estimée à  2 364 525 dollars si les patients avaient été hospitalisés au West Hospital China de l'Université du Sichuan ou  3 759 014 dollars  si les médecins spécialistes avaient du se rendre dans ces 249 hôpitaux.

CONCLUSIONS

Le bilan à 12 ans de ce premier programme de télémédecine, mis en place en Chine en 2002, entre un grand hôpital hautement spécialisé et plusieurs centaines de petits hôpitaux situés dans l'ouest de la Chine a montré l'intérêt de ces téléconsultations spécialisées pour améliorer la qualité de la prise en charge des patients éloignés des grands centres urbains où se trouvent les spécialités médicales. Ces pratiques de télémédecine ont montré également que les coûts évités s'élevaient entre 2,5 à 3,7 millions de dollars. Chaque téléconsultation portait une économie d'un peu plus de 300 dollars.

COMMENTAIRES

Dans ce grand pays qu'est la Chine, la télémédecine est un champ d'application incontesté. Encore fallait-il objectiver le service médical rendu aux patients. Cette étude montre l'intérêt du dialogue entre le médecin généraliste qui assiste son patient lors de la téléconsultation et le médecin spécialiste, afin d'améliorer ou de corriger un diagnostic médical, modifier un traitement. L'impact économique de la téléconsultation spécialisée est évident pour éviter l'hospitalisation dans le grand centre spécialisé ou les consultations avancées des médecins spécialistes dans ces petits hôpitaux périphériques.

A une époque où on parle en France de l'intérêt de la télémédecine dans le fonctionnement médical des Groupements Hospitaliers de Territoire (GHT), dont le modèle organisationnel se rapproche de celui du programme chinois de l'Université de Sichuan (prévention des consultations avancées, téléconsultations/téléexpertises des établissements périphériques avec le centre hospitalier pivot où se trouvent les spécialistes), cette étude remarquablement conduite au plan méthodologique et très proche de l'esprit de la médecine clinique française, révèle les bénéfices d'une telle organisation, tant pour la qualité de la prise en charge des patients que pour les économies réalisées,