Trois pays africains expliquent les priorités de leur programme en santé connectée et en télémédecine.

Ce qui vient de se passer lors de la version 2017 d'Hôpital Expo (16-18 mai à la Porte de Versailles) illustre parfaitement le dynamisme de la mission FHF-Télémédecine en partenariat avec la Société Française de Télémédecine : 4 tables rondes  consacrées à la télémédecine, dont deux sur l'Outre-mer et l'Afrique francophone (voir sur ce site le billet intitulé "Hôpital expo 2017" dans la rubrique "On en parle"). Ce premier billet est consacré à la table ronde sur la télémédecine internationale avec en visioconférence les représentants des ministères de la santé des trois pays africains francophones (Sénégal, Côte d'Ivoire et Tunisie).

Des programmes de santé connectée et de télémédecine adaptés aux priorités sanitaires des pays.

Le Sénégal a prévu de développer son programme de santé connectée sur une durée de 10 ans (2017-2025). Ce programme touche plusieurs domaines de la télémédecine informative : la mise en place d'une plateforme nationale de gestion des dossiers patients, la mise en place d'une carte de santé universelle et sécurisée, le développement de la téléradiologie (transfert d'images pour la téléinterprétation), la mise en place d'un dispositif de contrôle des médicaments contrefaits, la mise en place d'une plateforme d'urgence pour le suivi des femmes enceintes et des patients atteints de maladies sévères. Le coût de ce programme est estimé à 55 millions d'euros.

Le programme Karrangué, accompagné par Orange Healthcare, vise à améliorer la vaccination obligatoire dans la première année de vie afin de réduire la mortalité infantile, encore très élevée dans certains villages sénégalais. La première partie du programme est testée depuis quelques mois dans les villages de la région de Thiès. Reprenant un modèle qui a fait ses preuves au nord du Kenya (voir sur ce site le billet "Santé connectée (7)" dans la rubrique "Revues Publications"), notamment l'envoi de SMS dans la langue locale et un intéressement financier pour les mères qui contribuent à ces vaccinations, le programme Karrangué a l'ambition de s'étendre à d'autres pays africains qui ont le même besoin. Selon l'OMS, près de 20 millions d'enfants à travers le monde meurent chaque année de maladies infectieuses évitables par la vaccination obligatoire.

La Côte d'Ivoire expérimente depuis quelques années dans les hôpitaux du sud un dossier patient unique, médical et administratif, appelé e@voire. Il est aujourd'hui déployé dans une quinzaine d'hôpitaux ivoiriens. Il permettra de déployer le plan national de télémédecine à partir de 2018, lorsque le décret précisant les conditions de mise en oeuvre aura été publié. Une priorité de la Ministre de la santé ivoirienne vise à réduire la mortalité maternelle et infantile à la naissance et dans la première année de la vie en développant des téléexpertises spécialisées et une téléassistance des sages femmes. Les outils de la santé mobile sont également utilisés pour améliorer la couverture vaccinale à la naissance avec l'envoi de SMS aux mères pour les vaccinations de rappel. La société OPISMS, à l'initiative de cette action, dispose à ce jour de plus de 500 000 femmes abonnées. L'abonnement est de 1000 Francs CFA/an (moins de 2 euros). Un partenariat avec le Ministère de la santé est attendu pour rendre ce service gratuit.

Le programme de télémédecine "télé-ECG" est développé depuis 2014. Il s'agit de téléexpertises cardiologiques délivrées par le service de cardiologie du CHU de Bouaké à une dizaine d'hôpitaux dépourvus de médecins cardiologues. Cette organisation est efficace et correspond à un réel besoin. La demande est croissante. Elle est aujourd'hui de près de 300 téléexpertises chaque mois. La principale indication de l'ECG est la survenue d'une dyspnée d'effort, puis vient le retentissement d'une hypertension artérielle dont on connait la grande fréquence chez le jeune africain. Le programme sert également à finaliser le bilan cardiologique pré-opératoire. Le modèle économique repose sur la contribution financière du patient à la réalisation de l'ECG (6000 Fr CFA, soit 9 euros). Compte tenu du volume de la demande, les recettes sont réparties par tiers : un tiers pour le service de cardiologie de Bouaké, un autre tiers pour le Centre de santé demandeur et le dernier tiers pour l'évaluation, la maintenance et la gestion du matériel assurées par deux ONG (WUA de Bouaké et RAFT d'Abidjan).

La Tunisie a déjà une expérience de la télémédecine depuis la fin des années 90 avec la mise en place d'une vingtaine de sites dans les hôpitaux tunisiens, dont 8 CHU. Sur la base d'un bilan réalisé en 2006, la Tunisie a souhaité amorcer une nouvelle phase de développement de la télémédecine. Le bilan de 2006 soulignait plusieurs freins et/ou dysfonctionnements : le faible taux d'utilisation des stations en place, l'absence d'institutionnalisation des activités médicales à l'origine d'une démotivation des médecins, une faible reconnaissance de l'intérêt de la télémédecine par les autorités sanitaires du pays, l'absence de cadre organisationnel et juridique, l'absence de collaboration pluriprofessionnelle, l'insuffisance ou l'absence de réseau numérique haut débit, etc.  

Un vaste programme de santé connectée et de télémédecine est mis en place depuis 2016 avec l'aide financière de la France (Agence Française de Développement), appelé "Tunisie Digitale 2020". Ce programme est prévu sur deux ans. Il vise à mettre en place au niveau national le dossier médical informatisé, un PACS radiologique, un archivage numérisé des dossiers médicaux et administratifs, la numérisation des services de la CNAM avec notamment la création d'une carte vitale. La priorité est ainsi porté sur la "télémédecine informative" en structurant le système d'information en santé et en favorisant le transfert d'images, et moins sur la" télémédecine praticienne ou clinique"(téléconsultation).

La télémédecine a des problématiques communes à tous les pays qui la développent.

Dans les pays qui ont besoin de développer la santé connectée et la télémédecine pour améliorer l'accès aux soins de populations isolées, parfois en grande précarité, existent des problèmes identiques à ceux observés dans les pays développés.

Tout d'abord, l'importance de bien cibler les besoins. Il ne sert à rien de mettre en place des outils de communication numérique sans avoir défini préalablement à quoi ils serviront. Cette erreur a été faite en France lors du programme e-santé 2000, en Tunisie à la même époque et plus récemment (2011) en Côte d'Ivoire. On équipe des hôpitaux en système de visioconférence et on s'aperçoit au bout de quelque temps que ces outils de communication sont peu ou pas utilisés par les médecins, car la qualité des échanges est mauvaise en grande partie à cause de l'insuffisance du réseau numérique. Les pays africains ont des besoins spécifiques et prioritaires: les systèmes d'information en santé dans les hôpitaux, la réduction de la mortalité maternelle et infantile à la naissance, l'amélioration du taux de la vaccination obligatoire des enfants à la naissance afin de prévenir les causes évitables de mortalité infantile d'origine infectieuse.

Bien évaluer les moyens numériques. La télémédecine praticienne ou clinique nécessite du haut débit numérique pour assurer de la téléconsultation ou de la téléexpertise orale en visioconférence. Or de nombreux pays en développement, notamment de l'Afrique subsaharienne, ont un réseau numérique encore insuffisant pour pratiquer cette forme de télémédecine. Le débit numérique peut être par contre suffisant pour développer les systèmes d'information partagés et les transferts d'images. Ces situations sont semblables à certaines régions françaises où l'inégalité d'accès à un réseau numérique de haut débit empêche de développer la télémédecine clinique. Les déserts médicaux sont souvent associés à des déserts numériques (voir sur ce site le billet "TLM/Désert médical" dans la rubrique "Edito de semaine")

Améliorer les organisations professionnelles. La médecine est traditionnellement un excercice individuel avec le rapport singulier du médecin avec son patient. Par essence, la télémédecine nécessite une organisation pluriprofessionnelle. C'est le frein le plus important au développement de la télémédecine clinique. La Tunisie et la Côte d'Ivoire en font le constat...comme nous le faisons aujourd'hui en France. Il est nécessaire d'accompagner ces organisations innovantes de la télémédecine par la formation professionnelle.

L'aide internationale au développement de la e-santé et de la télémédecine dans les pays émergents du Sud.

La Fondation Pierre Fabre, reconnue d'utilité publique, est un acteur français présent en Afrique depuis une quinzaine d'années. Elle recense les projets dans un Observatoire de la e-santé mis en place en 2014. Elle soutient financièrement certains projets innovants au moment de leur lancement, notamment la télédermatologie.

Le Réseau Africain Francophone de Télémédecine (RAFT) de Genève intervient en Afrique francophone depuis une vingtaine d'années. Il assure la formation des professionnels de santé et concourt au financement d'équipements (le programme télé-ECG de Côte d'Ivoire)

La Société Française de Télémédecine (SFT-Antel) développe depuis 2014 des partenariats formels avec les Sociétés de télémédecine et de e-santé africaines et des Universités médicales (Bouaké en Côte d'Ivoire, Douala au Cameroun). L'objet principal est d'accompagner les professionnels de santé dans leur formation à la télémédecine et la e-santé, ainsi que dans la construction de projets (Blata N'Guan dans le nord de la Côte d'Ivoire).

L'Agence Française de Développement accompagne financièrement plusieurs projets d'e-santé-télémédecine en Afrique, notamment en Tunisie depuis 2016.

A côté de ces organismes officiels et historiques, de nombreuses structures associatives, des ONG et des Startups interviennent pour aider les pays du Sud à développer les solutions innovantes d''e-santé et de la télémédecine.

Le modèle économique pour la pérennité des programmes d'e-santé et de télémédecine dans les pays émergents du Sud reste à trouver.

Comme le répètent régulièrement de nombreux acteurs africains engagés dans la télémédecine et la e-santé, un modèle économique pérenne reste à trouver. Il doit être adapté à l'écosystème économique des pays du Sud. Tant qu'il ne sera pas mis en place,  de nombreux projets s'arrêteront lorsque les financements internationaux de lancement auront été consommés. C'est d'ailleurs une des préoccupations actuelles de la Fondation Pierre Fabre (communication au Forum e-santé de Hamammet du 10-12 février 2017). Ce n'est pas propre aux pays émergents du Sud, car de nombreux pays développés du Nord cherchent encore le modèle économique de la télémédecine et de la e-santé.