Aux Etats-Unis, la pratique de la téléconsultation intéresse deux fois plus les médecins traitants des zones rurales que ceux des zones urbaines, mais son usage reste limité.

La pratique de la télémédecine, en particulier de la téléconsultation, demeure une innovation majeure pour les patients confrontés à des problèmes d'accès aux soins, mais son usage par les médecins traitants reste encore limité, même aux USA où le développement de la télémédecine nous est souvent présenté comme plus avancé qu'en Europe, en particulier en France.

Cette enquête à grande échelle, qui vient d'être publiée par deux équipes médicales de Washington et d'Atlanta, montre que la formation des médecins aux pratiques de la télémédecine et la question de la responsabilité médicale engagée posent autant de problèmes outre-atlantique qu'en France, alors que l'intérêt des médecins traitants des zones rurales pour ces pratiques innovantes est réel.

Nous résumons brièvement le contenu de ces deux excellentes publications que le lecteur pourra facilement consulter (liens actifs).

Jetty A, Moore MA, Coffman M, Petterson S, Bazemore A. Rural Family Physicians Are Twice as Likely to Use Telehealth as Urban Family Physicians. Telemed J E Health. 2017 Aug 14. doi: 10.1089/tmj.2017.0161. [Epub ahead of print]

CONTEXTE

Les auteurs rappellent initialement que la télémédecine a le potentiel de réduire les inégalités de santé et d’améliorer la santé parmi les populations rurales à travers un accès accru aux médecins spécialistes (téléexpertises, téléconsultations), avec un temps de trajet réduit pour les patients.

OBJET DE L'ENQUÊTE

Bien que les services de télémédecine ruraux ont augmenté en nombre dans plusieurs domaines spécialisés, on sait peu de choses sur les attitudes, l'adhésion et l'usage de la télémédecine de soins primaires en milieu rural américain. Cette étude caractérise les différences entre les médecins de famille ruraux et urbains, leur perception de l’utilisation de la télémédecine et les obstacles rencontrés à l’adoption de cette nouvelle pratique.

MATERIEL ET METHODES

L'enquête a été conduite auprès de 5000 médecins de famille sur l'ensemble du territoire américain, avec des échantillons répartis de façon aléatoire (voir la publication suivante).

RESULTATS

Parmi les 31,3 % des 5000 médecins qui ont répondu au sondage (1565), 83 % (1330) exerçaient dans les zones urbaines et 17 % (235) en zone rurale. Les médecins qui exerçaient en zone rurale étaient deux fois plus susceptibles d’utiliser la télémédecine que les médecins exerçant en zone urbaine (22 % contre 10 %). La régression logistique montre que les médecins de zone rurale présentent une probabilité plus grande d’utilisation de la télémédecine pour mettre en contact leurs patients avec des spécialistes (téléconsultations spécialisées) et prendre soin de leurs propres patients (téléconsultations de médecine générale). De plus, les médecins de zone rurale se sentaient moins concernés par les questions de responsabilité médicale comme obstacle à l’utilisation de la télémédecine.

DISCUSSION

L'usage de la télémédecine chez les patients vivant en zone rurale a l'avantage de réaliser des téléexpertises/téléconsultations auprès des médecins spécialistes sans être obligé de se déplacer. Elle permet aux médecins traitants ruraux de tirer parti de ces téléexpertises spécialisées, d'élargir leur champ de pratique et de compétence, et de réduire le sentiment d’isolement qu'ils ressentent dans leur exercice en milieu rural.

CONCLUSION

Des efforts doivent être déployés pour sensibiliser les politiques actuelles de financement des services de télémédecine, en abordant les raisons qui limitent le remboursement des pratiques de télélémédecine, ainsi que les règlements des États qui freinent le développement de la télémédecine par les médecins qui craignent d'engager leur responsabilité médicale. Nous recommandons la création de nouvelles voies de remboursement de la télémédecine et le lancement d'investissements technologiques qui permettent aux médecins exerçant en zone rurale de développer cette pratique de la médecine à distance dans l'intérêt des patients.

Cette deuxième publication donne des précisions sur la méthodologie de l'enquête et les principaux items recueillis

Moore MA, Coffman M, Jetty A, Klink K, Petterson S, Bazemore A. Family Physicians Report Considerable Interest in, but Limited Use of, Telehealth Services. J Am Board Fam Med. 2017 May-Jun;30(3):320-330. doi: 10.3122/jabfm.2017.03.160201

OBJET DE L'ETUDE

Nous constatons qu'on sait peu de choses sur l’attitude et l’adoption de services de télémédecine chez les médecins de famille, lesquels représentent le plus grand groupe de médecins de soins primaires. Nous avons mené une enquête nationale auprès de ce corps médical en prélevant au hasard dans le fichier de l’organisation professionnelle (the American Academy of Family Physicians ou AAFP), afin d'enquêter sur l’utilisation des services de télémédecine et les obstacles rencontrés par les médecins à leur utilisation.

METHODE

À l’aide d’analyses bivariées, nous avons examiné comment l'utilisation de la télémédecine était perçue par les médecins de familles,  avons identifié des obstacles rencontrés à l’utilisation des services de télémédecine. La méthode de régression logistique était utilisée pour montrer  les facteurs associés à l’utilisation des services de télémédecine et les obstacles à l’utilisation de ces services.

RESULTATS

L'enquête concernait 4980 médecins de famille ; 1557 réponses étaient éligibles pour l’analyse statistique (taux de réponse de 31%). Parmi les 1557 médecins qui ont répondu, seulement 15 % (233) ont déclaré utiliser en 2014 les services de télémédecine. Après avoir tenu compte des caractéristiques sociales des médecins de familles et de leurs pratiques professionnelles, les médecins qui exerçaient en zone rurale travaillaient dans un système de santé intégré ou dans une autre structure, dans une hôpital et aux urgences ou de façon isolée en libéral. Ils  étaient plus susceptibles d’utiliser la télémédecine lorsque ces médecins exercaient en zone rurale, en particulier pour des téléconsultations spécialisées.

Les caractéristiques sociologiques de ces médecins ainsi que leur pratique de la télémédecine, le genre, les années de pratiques, les types de soins prodigués (primaires versus hospitaliers), l'emplacement de leur exercice professionnelle (rural ou urbain) ont été associés à des obstacles significatifs dans l'analyse de régression logistique.

Etaient associés significativement en régression logistique (Odd Ratio >1) à une utilisation des services de télémédecine ; le sexe féminin (OR 1,07), l'exercice en zone rurale par rapport à la zone urbaine (OR 3,05), l'utilisation d'un dossier médical électronique (OR 3.42), un mode d'exercice regroupé (> 6 praticiens) (OR 1,32), l'exercice à l'hôpital, dans un système de santé intégré ou autre structure par rapport à l'exercice libéral isolé (OR 3,53 et 3,56).

Les barrières à l'usage de la télémédecine étaient le coût de l'équipement de télémédecine (OR de 1,1 à 1,54) pour les ostéopathes, l'exercice en zone rurale, la délivrance de soins primaires (par rapport aux soins hospitaliers), l'absence de formation et d'entrainement à l'usage (OR de 1,08 à 1,61) pour les femmes médecins, la pratique de soins primaires généralistes, l'usage d'un dossier médical électronique, l'exercice dans un système de soins intégrés, les responsabilités médicales engagées (OR de 1,11 à 1,57) pour les femmes médecins, les médecins ayant une formation académique internationale, 

CONCLUSIONS

Bon nombre d'obstacles relevés dans cette enquête pourraient être levés dans une politique favorisant le développement de la télémédecine.  

COMMENTAIRES Cette étude américaine est intéressante car on y retrouve toutes les problématiques de développement de la télémédecine, quelque soit le pays concerné. Il n'existe pas de modèle américain de télémédecine comme on le répète très (trop) souvent dans les médias français. On retrouve ainsi dans cette enquête les barrières dont on a souvent débattu sur ce site : l'insuffisance de formation des médecins à ces nouvelles pratiques, le financement insuffisant, les problèmes de responsabilité médicale probablement plus prégnants aux USA qu'en France où le décret de télémédecine du 19 octobre 2010 a apporté au corps médical des garanties sur les responsabilités engagées lorsque les pratiques de télémédecine étaient conformes à la réglementation. Cette enquête montre également que c'est dans l'exercice en zone rurale que le besoin de télémédecine est le plus ressenti par les médecins traitants. Alors que nous débattons en France sur les solutions à apporter pour améliorer le ressenti de la population en matière de "désertification médicale", souvent dans des zones rurales, et que le récent rapport de la DREES apporte un nouvel éclairage à cette problématique (voir sur ce site le billet intitulé "désert médical/TLM" dans la rubrique "articles de fond") l'étude américaine montre que plusieurs barrières au développement de la télémédecine ont des solutions politiques. La télémédecine est sans frontières et c'est vraiment très utile !