L'impact négatif du manque de médecins spécialistes sur la santé des populations de l'Afrique subsaharienne pourrait être corrigé par des plateformes de téléexpertise avec les pays développés.

L'Afrique a commencé sa transition épidémiologique entre les maladies aiguës et les maladies chroniques. Pour l'instant, ces dernières ne sont pas directement liées au vieillissement, car l'espérance de vie à la naissance dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne ne dépasse pas 60 ans, soit près de 20 ans de moins que celle dans les pays développés d'Europe. Il s'agit aujourd'hui de maladies chroniques liées à des facteurs de risque cardio-vasculaire non maitrisés, comme l'hypertension artérielle non traitée qui devient maligne et qui détruit les reins d'adultes jeunes en quelques semaines ou du diabète de type 2 lié au mode de vie dans les zones urbaines où l'alimentation est plus déséquilibrée que dans les zones rurales. Plus de 70% des populations africaines vivent aujourd'hui en zone urbaine.

Certains indicateurs sanitaires fournis par l'Organisation mondiale de la santé (OMS)illustrent le manque crucial de médecins spécialistes dans les pays de l'Afrique subsaharienne.

Les pays du Maghreb (Tunisie, Maroc, Algérie) ont  une densité médicale (nombre de médecins pour 10 000 hab.) qui va de 4,5 pour la Tunisie et 6,7 pour le Maroc à 12,3 pour l'Algérie, soit 5 à 10 fois moins que la densité médicale en France (42,3). Ces pays forment désormais leurs médecins, ont des facultés de médecine de bon niveau et des établissements de santé publics et privés performants. Ce qui explique pour une part que la répartition entre le nombre de médecins généralistes et le nombre de médecins spécialistes est à peu près égale, avec un pourcentage de médecins spécialistes de 40 à 45% dans les trois pays maghrébins. Contrairement aux pays d'Afrique subsaharienne, les populations du Mahgreb ont une espérance de vie à la naissance proche de celle des pays européens : 75,6 ans (les deux sexes réunis) pour l'Algérie, 75,3 ans pour la Tunisie, 74,3 ans pour le Maroc. Ces pays ont réalisé leur transition épidémiologique avec aujourd'hui une dominance de maladies chroniques. Pour les prendre en charge, ils disposent d'un tissu de médecins spécialistes. Je 

Il en est autrement des pays francophones de l'Afrique subsaharienne. Si quelques pays dépassent l'âge de 60 ans comme le Sénégal (66,7 ans), le Rwanda (66,1), le Gabon (66), Madagascar (65,5), le Congo (64,7), la Mauritanie (63,1), le Niger (61,8), les autres pays sont à 60 ans ou en dessous : le Bénin (60,0 ans), le Burkina-Faso et le Togo (59,9), la Guinée (59), le Mali (58,2), le Cameroun (57,3), la Côte d'Ivoire (53,3) , le Tchad (53,1) le Centre Afrique (52,5). Un des marqueurs du système de santé des ces pays est le faible nombre de médecins, la densité médicale étant inférieure à 3 pour 10 000 hab. et le pourcentage de médecins spécialistes inférieur à 4%. Si la faible espérance de vie à la naissance peut être expliquée en partie par les épidémies de maladies infectieuses mortelles (virus Ebola, virus VIH, etc.), le manque de médecins spécialistes contribue aussi à la mortalité précoce des patients atteints de maladies chroniques.

Les nouvelles possibilités offertes par la santé connectée mobile

La santé mobile se développe de plus en plus dans les pays de l'Afrique subsaharienne. Nous avons déjà rapporté sur ce site l'impact de la téléphonie mobile sur la couverture vaccinale obligatoire avec un modèle économique qui incite les méres africaines à vacciner leurs enfants à la naissance (voir le billet "Santé connectée (7)" dans la rubrique "Revue et publications"). 

L'Afrique n'a jamais été aussi connectée, que ce soit dans les villes ou les zones rurales. On estime à près d'1 milliard le nombre de téléphones mobiles sur le continent africain. Grâce à la santé mobile, il est possible aujourd'hui d'atteindre certains objectifs nationaux de santé à moindre coût, notamment en termes d'éducation à la santé. Plusieurs plateformes numériques ont déjà été installées dans certaines régions touchées par l'épidémie d'Ebola et ont aidé les populations et les professionnels de santé au diagnostic précoce de la maladie infectieuse.

Bien que la plupart des pays d'Afrique subsaharienne ont mis en place une réglementation pour garantir la confidentialité des données de santé à caractère personnel, notamment celles véhiculées par la santé mobile, la fiabilité et la sécurité des téléphones mobiles utilisés dans les pays africains demeurent insuffisantes, ce qui constitue un certain frein au développement de la santé mobile. 

La téléexpertise sud-sud et nord-sud, un moyen de combler le déficit actuel en médecins spécialistes.

Les sociétés médicales de télémédecine et/ou d'informatique africaines, réunies lors du 3ème forum international de la santé numérique à Hammamet les 8-9 février 2018 à l'initiative de la Société Tunisienne de Télémédecine et de e-santé (STTes), ont toutes reconnu l'intérêt de la mise en place de plateformes de téléexpertise pour améliorer la prise en charge des patients africains atteints de maladies chroniques.

Il existe déjà des initiatives dans ce dommaine, comme par exemple les expertises du CHU de Caen pour les patients du Mali atteints d'une malformation buccale de type "bec de lièvre". Il existe également des staffs communs franco-africains à l'initiative de certains établissements français publics et privés. 

La faisabilité technologique étant largement démontrée, il s'agirait de faire profiter les médecins africains des plateformes régionales de téléexpertise qui vont se mettre en place dans les établissements publics et privès (voir le billet "GHT et TLM" dans la rubrique "On en parle") pour mieux réguler les filières de soins entre les établissements de santé et la ville. C'est une des pistes annoncées par le Premier ministre et la Ministre des Solidarités et de la Santé, il y a quelques jours, lorsqu'ils expriment vouloir "accélérer le virage numérique dans les filières de santé". 

Ces plateformes de téléexpertises sont aujourd'hui nécessaires pour réguler le parcours de soins gradué des personnes au sein d'un territoire de santé, que ce soit entre les différents établissements de soins, publics et privés, ou entre ces établissements et les médecins de ville. Le moyen technologique existe. Il faut organiser des permanences de médecins spécialistes au niveau régional ou même interrégional.

La télémédecine sans frontières n'est plus un problème technologique, mais simplement un problème organisationnel. Les pays européens développés ont une densité médicale en spécialistes 20 fois supérieure à celle des pays africains. Les pays du Maghreb ont 10 fois plus de spécialistes que les pays de l'Afrique subsaharienne. Ils ont déjà développé une collaboration sud-sud en acceuillant les africains dans leurs établissements spécialisés. Ils contribuent au développement de solutions thérapeutiques modernes comme la transplantation d'organe en Côte d'Ivoire, fruit d'une collaboration étroite avec les équipes tunisiennes de transplantation rénale.

Comme cela a été déjà dit précédemment, tous les pays africains, du Maghreb comme du subsahara, ont développé des programmes numériques performants dans le champ de la santé connectée. La médecine à distance est donc possible et doit se développer, notamment la téléexpertise asynchrone par messagerie sécurisée ou la téléexpertise synchrone sous forme de staffs pluridisciplinaires.

Nos pays développés, riches en ressources médicales, se doivent de partager ces ressources avec les pays en voie de développement pour améliorer l'espérance de vie à la naissance des populations. Les téléexpertises Sud-sud et Nord-sud sont possibles et permettraient de mieux réguler l'immigration légitime pour raisons de santé vers les pays européens.

14 février 2018