La transformation des métiers de la santé par le numérique (1)

Nul ne conteste aujourd'hui que de nombreux métiers sont déjà ou vont être transformés par le numérique. Le secteur de la santé n'y échappe pas. Cette évolution crée des interrogations, des angoisses, des inquiétudes chez un grand nombre de professionnels de la santé.

La Direction InterMinistérielle de la Transformation Publique (DITP) a publié deux monographies successives sur la transformation des métiers de la fonction publique par le numérique. Les métiers publics de la santé représentent 22% de l'ensemble des métiers de la fonction publique.

Ce billet résume les orientations retenues par la DITP pour les métiers de la santé. Trois métiers ont été particulièrement étudiés : celui des infirmiers et des infirmières, celui des aides-soignants et des aides-soignantes et celui des médecins. Le lecteur qui souhaite approfondir ce sujet pourra consulter les monographies à partir des liens suivants : 

https://www.modernisation.gouv.fr/sites/default/files/dossier/etude_prospective_ditp_numerique_et_metiers_publics.pdf

https://www.modernisation.gouv.fr/etudes-et-referentiels/transformation-numerique-des-metiers

Nous aborderons dans ce premier billet la transformation des métiers d'infirmier(e) et d'aide-soignant et dans un second billet à venir celui des médecins.

La transformation du métier d'infirmier(e) du secteur public.

La méthode suivie par le groupe de travail de la DITP a été de segmenter les différentes taches du métier d'infirmier(e).

Neuf segments d'activité professionnelle ont été ainsi identifiés avec un niveau de complexité croissant : 1) collecter et traiter les données collectives au service, 2) transmettre des observations pour la continuité des soins, 3) gérer l'administratif du parcours de soin, 4) effectuer la veille sur le domaine d'activité, 5) suivre la gestion médico-économique du pôle, 6) contrôler et suivre l'évolution du parcours de soin et l'environnement du patient, 7) accompagner le patient, expliquer des soins et rappeler les précautions à prendre, 8) réaliser les soins infirmiers et les analyses portant sur l'état de santé du patient, 9) organiser et contrôler l'activité de soins et des prestations associées.

Cinq principaux leviers numériques ont été identifiés.

1) L’appui à la création des dossiers des patients par  un pré-remplissage automatique des informations. Le service d'accueil dispose des données administratives. Elles devraient immédiatement figurer dans les dossiers médicaux et infirmiers ouverts dans les services d'hospitalisation, d'hôpital de jour et de consultation externe. 

2) L'’automatisation des rapports médicaux grâce à la reconnaissance vocale et aux assistants virtuels permettant l’informatisation de toutes les données sur le suivi de l’hospitalisation d’un patient. C'est une des demandes formulées depuis plusieurs années par les professionnels de santé dont le métier est de culture vocale. Il y a aujourd'hui l'obligation de tracer dans le dossier médical et le dossier de soins un résumé du dialogue avec le patient. L'informatisation automatique des données de santé dans le dossier du patient grâce aux systèmes de reconnaissance vocale (de plus en plus fiable) aurait certainement un impact sur la qualité et la tenue des dossiers. Curieusement, c'est un domaine où les progrès technologiques sont les plus lents. 

3) La robotisation et centralisation de la préparation et distribution des médicaments via l’automatisation de la chaine de délivrance du médicament allant de la PUI automatisée jusqu’à la prise effective par le patient. C'est déjà mis en place dans quelques hôpitaux français et européens. Cette évolution technologique permettrait à n'en pas douter de prévenir les accidents médicamenteux par erreur de distribution ou posologie inadaptée. Elle libérerait du temps infirmier.

4) L’accès en temps réel grâce à un terminal mobile ou un chariot connecté à l’information sur le patient, le parcours de soins, les taches à effectuer, le planning, etc. Toute technologie qui permettra à l'infirmier(e) d'avoir l'ensemble des données de santé personnelles au lit du patient ne peut qu'être favorable à la qualité de la prise en charge. 

5) Le suivi du parcours de soin par des objets connectés (bracelet d’identification, applications à domicile) et l’automatisation du renseignement du dossier patient et/ou du DMP à partir des observations et comptes-rendus dématérialisés des professionnels impliqués dans le parcours de soin. Le parcours de soin relève désormais d'une coordination pluriprofessionnelle. Tout IoT qui permettra à l'infirmier(e) de l'hôpital d'avoir connaissance des interventions d'autres professionnels de santé de la ville et de l'hôpital dans ce parcours de plus en plus ambulatoire ne peut qu'améliorer la continuité des soins, en particulier chez les patients atteints de maladies chroniques qui sont "télésurveillés" à leur domicile.

Un métier d'infirmier(e) renforcé dans sa mission humaine

Dans l'ambiance actuelle qui règne dans les hôpitaux publics, on peut douter qu'une une telle affirmation soit acceptée. Elle repose sur une transformation progressive du métier d'infirmier par le numérique. On n'est pas dans une transformation, immédiate qui pourrait peut-être répondre à la crise actuelle.

Les promoteurs de ces leviers numériques pensent que ces derniers permettront à l'infirmier(e) de se recentrer sur les soins directs et la relation avec le patient, de renforcer son rôle de coordinateur et de contrôle vis-à-vis du parcours de soins.

L'infirmier(e) acquerrait ainsi une posture et des compétences nouvelles : une capacité à prendre du recul sur la globalité du parcours, une capacité à détecter les signaux d’alerte parmi les données disponibles, une capacité à expliquer les soins aux patients, la capacité à jouer un rôle de coordination plus marqué avec les autres acteurs du parcours.

Bien évidemment, ces propositions très structurées tranchent avec les propositions de certains leaders d'opinion qui veulent aller plus loin et plus vite pour "sauver" l'hôpital.

La transformation du métier d'aide-soignant (AS) du secteur public.

La méthodologie appliquée a été également celle de la segmentation des différentes taches du métier d'aide-soignant(e) dans le secteur public.

6 segments de complexité croissante ont été identifiés : 1) accompagner le patient et ses proches, 2) entretenir les chambres, 3) aider à la toilette, à l'habillage et aux repas, 4) participer à l'animation des centres de soins, 5) suivre l'état de santé général des patients, 6) assurer la surveillance des services hospitaliers et alerter au besoin.

Trois principaux leviers numériques sont proposés

1) L’automatisation de la remontée des observations sur les patients par de nouveaux moyens de communication au sein des services et des capteurs reliés directement à un Cloud (objets connectés). Lorsqu'on observe le travail d' un(e) AS dans un service hospitalier, on ne peut s'empêcher d'être frappé par deux choses : d'une part, les distances importantes qu'un(e) AS accomplit chaque jour, car c'est lui ou elle qui répond en premier à tout appel d'un patient hospitalisé, d'autre part, sa proximité avec les patients en étant le professionnel de santé qui passe les plus longs moments auprès d'eux.

2) La robotisation de la distribution des repas et de matériel médical par la diffusion de robots autonomes capables d’effectuer les trajets de transports des plateaux repas personnalisés vers les chambres et d’objets médicaux. Les AS sont informés par leur téléphone portable que la mission du robot a été accomplie. C'est certainement l'évolution "potentielle" qui choque le plus les acteurs de ce métier.

La relation avec un robot peut-elle remplacer la relation chaleureuse et attentive d'un(e) AS ? La réponse est bien évidemment négative. Il faudra trouver un moyen terme entre la robotisation de taches pénibles comme le soulèvement du lit ou le couchage d'un patient handicapé et le maintien d'une relation humaine pour les taches non pénibles. Le "tout" robot est certainement à proscrire dans notre pays où la population active reste importante à l'inverse de celle du Japon qui diminue, en particulier dans les emplois d'AS. Ce pays recherche des solutions à cette baisse constante de ses soignants, la réponse actuelle étant une robotisation de substitution.

3) L’assistance dans les actions quotidiennes physiques avec la robotique ( lever du patient et le mettre au fauteuil, lever du patient grabataire pour la réfection du lit, etc.). La possibilité de relever une personne tombée avec un robot ne peut être que bénéfique pour l'AS et prévient la maladie professionnelle du "mal de dos" chronique.

Un métier d'AS renforcé dans sa mission humaine.

Le métier d'AS ne disparaîtra pas mais évoluera. L’assistance de robots permet de gagner du temps, de réduire la pénibilité de taches physiques et répétitives et de consacrer plus de temps à la relation humaine avec le patient.  La qualité de vie de l'AS s'améliorera grâce à l'assistance du robot. Le rôle de l'AS sera recentré sur l'aide au médecin et à l'infirmier(e).

L'AS aura un nouveau rôle de recueil des données médicales sur les patients grâce à l’usage de capteurs et d’objets connectés permettant d’évaluer chez un patient sa consommation alimentaire, son état de santé, son niveau de dépendance, etc.

Le prochain billet traitera de la transformation du métier de médecin.

10 octobre 2019