La télémédecine selon Louis Lareng

Le Professeur Louis Lareng nous a quittés le 3 novembre 2019 à l'âge de 96 ans. Il fut l'un des grands visionnaires de la médecine du XXème siècle.

Tout au long de sa carrière universitaire d'Anesthésiste-Réanimateur au CHU de Toulouse, il a su innover et faire évoluer la médecine pour qu'elle s'adapte aux évolutions d'une société moderne. Ce fut d'abord le SAMU qu'il créa au CHU de Toulouse le 16 juillet 1968, un modèle d'excellence pour la prise en charge des victimes, modèle qui a essaimé dans de nombreux pays à travers le monde. Puis à la fin des années 80, il fut le premier en France à mettre en place dans "sa" région de Midi-Pyrénées, où il était né, un parcours de soins maîtrisé des patients entre les hôpitaux de proximité et le CHU de Toulouse, grâce à la pratique de la téléconsultation et/ou de la téléexpertise entre les différents hôpitaux de la région.

Il démontrait ainsi pour la première fois que la pratique de la télémédecine au sein d'un grand territoire, en particulier de la téléxpertise entre médecins hospitaliers, permettait 1 fois sur 2 d'éviter un transfert des patients de l'hôpital périphérique vers le CHU et une fois sur cinq une perte de chance pour les patients. Il fut un visionnaire des futurs groupements hospitaliers de territoire (GHT).

Le Professeur Steinar Pedersen de Tromsö (Norvège) et le Professeur Louis Lareng furent au début des années 1990 les pionniers de la télémédecine en Europe de l'Ouest. Louis Lareng fut impressionné par la pratique de la télémédecine entre le CHU de Montréal et les populations Inuits du Grand Nord à partir de 1985. Il crée au CHU de Toulouse le 26 septembre 1989 l'Institut Européen de Télémédecine qui deviendra le 8 avril 2013 un Département Universitaire Institut Européen de Télémédecine et de e-santé (IET Midi-Pyrénéees) de l'Université Toulouse III-Paul Sabatier.

Il crée le 7 novembre 1991 la Société Européenne de Télémédecine (SET), société médicale savante, qui se réunissait deux fois par an à Paris et où il invitait les leaders européens de la télémédecine. L'objet de cette SET mérite d'être rappelé : "susciter la recherche fondamentale, épidémiologique, technologiques et opérationnelle intéressant le domaine de la Télémédecine, soutenir et développer des programmes de recherche, donner aux chercheurs, concepteurs et opérateurs se consacrant à cette discipline la possibilité de publier leurs travaux sur ce sujet, promouvoir les études et développements des techniques, matériels et services innovants dans ce domaine, organiser sur un plan international, une ou plusieurs fois par an des réunions, séminaires, congrès où seront développés les thèmes touchant à la Télémédecine et où seront analysés et comparés les idées et résultats des différents spécialistes concernés" 

Ayant eu la chance de rencontrer le Pr Louis Lareng à la fin des années 90 lorsque je me suis intéressé à la télémédecine en Bretagne (première application en 1996 de la téléexpertise en néphrologie pour le médecin généraliste, première application en 2001 de la télédialyse entre les hôpitaux des Côtes d'Armor), je peux témoigner de la vision humaniste qu'avait Louis Lareng de la télémédecine, vision qui m'a fortement inspiré lorsque j'ai créé en 2006, avec quelques amis néphrologues (voir l'hommage à N.Khoa Man), l'Association Nationale de Télémédecine (ANTEL), devenue à partir de 2013 la Société Française de Télémédecine. 

Pour illustrer cette vision, on peut citer ce que disait Louis Lareng lors du Congrès européen de la Société Française de Télémédecine qui s'est tenu à Bordeaux le 9 novembre 2012 et qui lui a rendu un vibrant hommage. "La télémédecine n'est pas un outil, c'est un acte médical à distance qui utilise les systèmes d'information". Elle facilite le déploiement des soins sur le plan Territorial. Elle permet la lutte contre la paupérisation de la Santé dans les campagnes et par la mutualisation évite la fermeture d'établissement de santé en difficulté. Elle permet de concilier les résultats topographiques et les nécessités thérapeutiques". Sept ans plus tard, cette vision reste toujours d'actualité.

Louis Lareng s'est battu pour que la télémédecine, "acte médical à distance", devienne une pratique légale. C'est grâce à son action politique, il fut député de la région Midi-Pyrénées, que la pratique de la télémédecine est inscrite dans la loi à partir du 14 août 2004 : "la télémédecine permet, entre autres, d'effectuer des actes médicaux dans le strict respect des règles déontologiques, mais à distance, sous le contrôle et la responsabilité d'un médecin en contact avec le patient par des moyens de communication appropriés à la réalisation de l'acte médical¨. 

Cette définition légale, qui n'avait pas été suivie d'un décret d'application, sera remplacée par l'article 78 de la loi Hôpital, Patients, Santé, Territoires (HPST) du 21 juillet 2009, suite au rapport ministériel "Place de la télémédecine dans l'organisation des soins" publié par la Documentation Française le 20 novembre 2008, https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_final_Telemedecine.pdf, qui servira également à écrire le décret de télémédecine du 19 octobre 2010.

Le Pr Louis Lareng a été à l'origine de nombreux travaux scientifiques et thèses sur la télémédecine. Il a en particulier été l'initiateur du remarquable ouvrage juridique sur "le droit des obligations à l'épreuve de la télémédecine", écrit par Jean-Michel Croels et publié en 2006 par les Presses Universitaires d'Aix Marseille. Cet ouvrage a fortement inspiré le rapport ministériel de 2008.

Louis Lareng a été un grand innovateur dans le domaine de la santé publique. Ses conseils sont présents dans notre mémoire, en particulier lorsqu'il écrit en 2015 : N'ayons pas peur. L'avenir se construit dans l'espérance et le courage. L'espérance nous porte, nous ouvre un horizon. Le courage est nécessaire à l'action. Il faut en accepter les risques.

4 novembre 2019

Dr Pierre Simon

Ancien président-fondateur de la Société Française de Télémédecine (2010-2015)