Une enquête auprès des rhumatologues et médecins généralistes allemands sur leur vécu de la télémédecine avant la pandémie à la covid-19.

Si les médias et les industriels de la santé numérique considèrent que la pandémie à la covid-19 a permis à la télémédecine de décoller, les enquêtes réalisées en France en 2021 modèrent cette analyse. (http://www.telemedaction.org/447449615) Les pratiques de télémédecine n'ont séduit finalement qu'une minorité de professionnels médicaux (15% des généralistes et 5% des spécialistes), les médecins généralistes et les psychiatres réalisant en 2022 3% et 12% de leur activité par téléconsultation. On est loin des 20% autorisés par l'avenant 9 de la Convention médicale nationale.(http://www.telemedaction.org/450710673) Il n'en demeure pas moins vrai que cette pratique progresse : de 60 000/mois fin 2019, avant la pandémie, on est aujourd'hui à 600 000/mois dont la moitié se réalise encore par téléphone.

Nous avions rapporté en novembre 2021 une étude américaine montrant que l'adhésion "pérenne" à la téléconsultation des professionnels médicaux était en grande partie liée à l'expérience acquise pendant la pandémie. (http://www.telemedaction.org/451124287) Des auteurs montraient que l'adhésion de médecins américains à la téléconsultation avant la pandémie ne concernait, en février 2020, que 0,1% du corps médical de Medicare, soit une proportion comparable à celle qu'avait la France (0,3%) à la fin de l'année 2019.(http://www.telemedaction.org/450415051)

Il est intéressant de connaître comment la pratique de la télémédecine était considérée par le corps médical d'autres pays européens avant la pandémie. Nous rapportons ici les résultats d'un enquête allemande réalisée chez les rhumatologues et généralistes allemands du Brandebourg en 2018, publiée en mars 2021.

Acceptance of Telerheumatology by Rheumatologists and General Practitioners in Germany: Nationwide Cross-sectional Survey Study. Muehlensiepen F, Knitza J, Marquardt W, Engler J, Hueber A, Welcker M. J Med Internet Res. 2021 Mar 29;23(3):e23742. doi: 10.2196/23742.

CONTEXTE

La charge mondiale des maladies musculosquelettiques progresse. L’allongement de l’espérance de vie, de l’obésité et du manque d’exercice physique entraînent une augmentation des affections musculosquelettiques. Outre l’impact sur la santé individuelle, ces maladies chroniques musculosquelettiques créent une charge financière considérable  pour la société, car ces patients sont souvent en congés de maladie et prennent une retraite anticipée.  

Alors que des traitements de plus en plus efficaces sont développés et mis en œuvre, le nombre de  médecins spécialistes en rhumatologie stagne, et le besoin mondial de cette spécialité ne peut pas être satisfait. Les médecins généralistes sont les premiers à être contactés par les patients. Ils jouent un rôle important dans la détection précoce des maladies rhumatismales et musculosquelettiques (RMS). Mais les soins primaires sont également affectés par une pénurie de professionnels médicaux et, compte tenu de cette évolution démographique, la charge de travail est de plus en plus importante. Le manque de médecins entraine des retards de diagnostic pour diverses maladies rhumatologiques et une diminution de l’efficacité des traitements.

La définition de la télémédecine est la suivante (en Allemagne)

La télémédecine est la pratique de la médecine à  distance, dans laquelle les interventions, les diagnostics, les décisions thérapeutiques et les recommandations de traitement reposent  sur les données du patient, les documents et autres informations transmises par les systèmes de télécommunication.

L’utilisation de la télémédecine en rhumatologie (télerhumatologie) pourrait alléger les contraintes liés à l’accès aux soins de santé et le délai de prise en charge, combler le déficit démographique et améliorer l’accès aux soins dans les communautés mal desservies (déserts médicaux). L’efficacité de la télerhumatologie pourrait être égale ou supérieure à celle d’une approche standard en face à face.

Cependant, les preuves indiscutables font encore défaut et d’autres études sont nécessaires pour déterminer les meilleurs cas d'usage de la télerhumatologie. La pandémie mondiale actuelle de COVID-19 a mis en évidence la nécessité de pratiquer la télerhumatologie, ce qui pourrait promouvoir l’utilisation de solutions innovantes. Cependant, la mise en œuvre efficace  de la télerhumatologie nécessite l’acceptation par les utilisateurs potentiels.

OBJECTIFS de l'enquête

Le but de cette enquête est d’évaluer l’acceptation des médecins allemands à la mise en œuvre de la télerheumatologie et d’identifier les domaines d’application potentiels en vue du développement de ces pratiques télémédicales.

METHODES

Une enquête nationale, transversale, auto-complétée (papier) sur les soins de télerhéumatologie a été conduite auprès de rhumatologues exerçant en ambulatoire et de médecins généralistes libéraux au cours de la période précédant la COVID-19. L’enquête vise à évaluer l’acceptation, les possibilités et les obstacles à la mise en œuvre de la télémédecine.

Les critères d’inclusion pour participer à cette enquête étaient les suivants : (1) être rhumatologues ou  médecins généralistes, (2) exerçer des soins de santé en ambulatoire, (3) installés en Allemagne et (4) en activité (c’est-à-dire non retraités et non en formation).

Deux chercheurs en santé publique (FM et WM) et un rhumatologue expérimenté (MW) ont conçu le questionnaire. Il a été testé préalablement chez 5 rhumatologues et 5 médecins généralistes pour évaluer sa faisabilité.

Le questionnaire comprenait 25 questions et était divisé en trois sections:1) Télémédecine: connaissance et utilisation. 2) Télerheumatologie. 3) Données sociodémographiques.

La section télémédecine : connaissances et utilisation comprenait des questions sur l’expérience et l’utilisation de la télémédecine. Les participants ont été invités à évaluer leurs connaissances en télémédecine sur une échelle de Likert à 6 points.  En outre, des enquêtes ont été menées sur l’utilisation actuelle de la télémédecine, la volonté de l'utiliser et les obstacles à son utilisation.

La section de télerhumatologie comprenait des questions sur l’utilité perçue de la télerhumatologien, sur les préférences des cas d'usage de la télerhumatologie, telles que le type de patients, les domaines d’application et les outils spécifiques.

Les questions sur les caractéristiques sociodémographiques et professionnelles comprenaient l’âge, le sexe, la spécialité médicale, le lieu d'exercice, le type de pratique et le nombre de patients pris en charge chaque trimestre.

L’enquête a été envoyée à tous les rhumatologues (n = 49) et  médecins généralistes (n = 1820) de l’État fédéral de Brandebourg, en Allemagne, ainsi qu’aux rhumatologues (n = 39) et  aux médecins généralistes (n = 487) d’un groupe de référence national.  

RESULTATS

Au total, 73,3 % (349/476) des participants au sondage ont jugé que leurs connaissances de la télémédecine étaient insatisfaisantes, médiocres ou très médiocres. La majorité des participants au sondage (358/480, 74,6 %) ont répondu qu’ils n’utilisaient pas actuellement la télémédecine, bien que 62,3 % (291/467) le souhaitaient.

Les obstacles à la mise en œuvre de la télémédecine comprenaient l’achat d’équipement technologique (182/292, 62,3 %), l’administration (181/292, 62,0 %) et un mauvais remboursement (156/292, 53,4 %). Au total, 69,6 % (117/168) des médecins interrogés estimaient que la télémédecine pouvait être utilisée en rhumatologie.

Les médecins interrogés préféreraient utiliser la télémédecine pour communiquer directement avec d’autres médecins (370/455, 81,3 %) plutôt que pour communiquer avec les patients (213/455, 46,8 %).

Parmi les cas d'usage, 64,4 % (291/452) des participants choisiraient d’utiliser la télémédecine pendant le suivi des RMS. La moitié des participants choisiraient le téléconseil (télécounseling) comme solution d'amélioration des soins de rhumatologie (91/170, 53,5%).

CONCLUSIONS

Avant l’apparition de la COVID-19, nos résultats indiquaient une utilisation généralement faible de la télémédecine, mais une forte acceptation des médecins pour la mise en œuvre de la télerhéumatologie. Les participants ont indiqué que l’absence d’un cadre structurel constituait un obstacle à la mise en œuvre efficace de la télerhéumatologie. Des cours de formation devraient être mis en place pour aborder les connaissances nécessaires aux médecins pour utiliser la télémédecine. D’autres recherches sur les meilleurs cas d'usage de la télerhéumatologie sont nécessaires. Cela comprend des essais contrôlés randomisés à grande échelle, des analyses économiques et l’exploration des préférences des utilisateurs.

COMMENTAIRES. Il est toujours intéressant de se comparer à d'autres pays. Nous avions déjà publié en juin 2016 un billet comparant divers pays européens et nord-américains (http://www.telemedaction.org/426495079). Cette enquête allemande méritait d'être rapportée pour au moins trois raisons.

La première est que la faible adhésion à la télémédecine des médecins allemands (et américains) avant la pandémie était tout à fait comparable à celle que nous avions observée en France en 2019. (http://www.telemedaction.org/443481923)

La deuxième est que les deux obstacles principaux au développement de la télémédecine en Allemagne, soulignés par les médecins allemands eux-mêmes, est leur manque de formation aux bonnes pratiques de télémédecine (http://www.telemedaction.org/452026585) et l'insuffisance des financements. Nous retrouvons là les causes qui sont généralement rapportés par les médecins français de l'ambulatoire.(http://www.telemedaction.org/433143264) Si nos gouvernants considèrent que la télémédecine est une des solutions nécessaires à l'amélioration du fonctionnement de notre système de santé, ne faudrait-il pas adopter une incitation financière comme cela a été fait en son temps à l'hôpital pour développer la chirurgie ambulatoire ? (http://www.telemedaction.org/451568650)

Une troisième raison concerne les cas d'usage de la télérhumatologie. Les médecins allemands plébiscitent davantage la téléexpertise entre médecins que la téléconsultation avec les patients. C'est ce que nous pensons également en France, bien que le financement insuffisant de la téléexpertise dans le secteur libéral ait créé un frein à son développement (http://www.telemedaction.org/443565029). Espérons que l'avenant 9 de la Convention médical nationale permettra un nouveau départ de la téléexpertise  (http://www.telemedaction.org/450710673) et que son extension aux professionnels non médicaux y contribuera (http://www.telemedaction.org/449726934). De même, les rhumatologues allemands souhaitent travailler sur les meilleurs cas d'usage de la télérhumatologie. C'est également la position déclarée des rhumatologues français à travers leur société savante. (http://www.telemedaction.org/451514726)

28 mars 2022