Construisons ensemble la médecine du XXIème siècle
Ce deuxième billet, consacré à la revue de la littérature réalisée par des chercheurs de l'Université de Singapour sur l'usage de la santé numérique dans le suivi distanciel des patients atteints de maladies chroniques, présente l'ensemble des résultats selon ma méthodologie décrite dans le premier billet. On invite donc le lecteur à lire ou à relire ce premier billet pour bien appréhender les méthodes scientifiques de cette évaluation de 252 études. https://telemedaction.org/422885857/sant-num-rique-et-t-l-sant
RÉSULTATS SUR L’ÉVALUATION DE LA MISE EN ŒUVRE
Vue d'ensemble
La principale méthode d'évaluation utilisée pour évaluer les résultats était des enquêtes (173/252, 68,7%). Les mesures utilisées pour évaluer la mise en œuvre et l'efficacité des innovations numériques en santé ont été classées en 3 catégories : résultats sur la mise en œuvre, résultats du service apporté et résultats vécus par les patients.
Bien que les résultats favorables à la mise en œuvre indiquent généralement une mise en œuvre réussie, l’efficacité de l’innovation numérique en santé utilisée doit être déterminée par les résultats du service et les résultats vécus par le patient.
Les 3 résultats les plus couramment mesurés étaient l'acceptabilité (171/252, 67,9%), qui fait partie des résultats de la mise en œuvre, et le vécu des patients, à savoir l'impact sur leur santé (81/252, 32,1%) et leur taux de satisfaction (40/252, 15,9%).
Les autres résultats du service n'ont pas été mesurés dans la plupart des études, seulement une poignée d'études (5/252, 2%) surveillait la sécurité ou les événements indésirables.
Résultats spécifiques à la mise en œuvre
La santé en ligne : la plupart des études ont mesuré l'acceptabilité, la faisabilité et l'adoption. Elles ont jugé la santé en ligne acceptable (38/39, 97%), réalisable (7/10, 70%) et avec un taux d'adoption élevé (10/10, 100%).
La seule étude sur la santé en ligne qui a évalué la fidélité a révélé qu'elle était élevée chez les utilisateurs.
La santé mobile (mHealth) : la plupart des études ont également évalué l'acceptabilité, la faisabilité et l'adoption. Elles ont jugé acceptable (70/74, 95%), réalisable (16/18, 89%) et avec un taux d'adoption élevé (14/15, 93%). Cependant, les 2 études qui ont étudié la la santé mobile pertinente mais ont indiqué qu'elle était faible pour les utilisateurs.
La télésanté : la plupart des études ont évalué l'acceptabilité et la faisabilité. Elles l'ont jugée acceptable (59/61, 97%) et réalisable (13/14, 93%). Les études qui ont mesuré l'adoption de la télésanté ont rapporté un taux d'adoption élevé (4/5, 80%).
Toutes les études qui ont évalué la fidélité à la télésanté ont conclu que cette fidélité à la télésanté était élevée chez les utilisateurs (3/3, 100%). Seulement 2 études ont analysé la pertinence de la télésanté. Elles l'ont jugée approprié. La seule étude qui a mesuré la pénétration de la télésanté a observé qu'elle variait considérablement selon les différents systèmes de santé et les pays, Enfin, les 2 études qui ont évalué la durabilité de la télésanté ont eu des résultats mitigées.
L'usage des wearables : la plupart des études ont évalué une acceptabilité élevée (7/8, 88%). La seule étude qui a mesuré la faisabilité a conclu que la santé mobile était faisable, et les 2 études qui ont évalué son adoption ont indiqué que le taux d'adoption des wearables était élevé.
Résultats sur le service apporté
La plupart des études (247/252, 98%) n'ont pas mesuré les résultats du service apporté, notamment en termes d'efficacité, d'équité, d'implication du patient, etc. Cinq études l'ont cependant mesuré (5/252, 2%), notamment la sécurité du service. Ils ont conclu qu'il n'y avait pas eu d'incidents indésirables majeurs causés par l'innovation numérique utilisée ou que les quelques événements indésirables ne se sont produits que chez un petit nombre d'utilisateurs.
Résultats vécus par les patients
Sur les 252 études, 89 (35,3%) ont mesuré l'impact sur la santé et/ou sur la qualité de vie des patients.
La plupart de ces études (65/89, 73%) ont rapporté une amélioration d’au moins un aspect de la santé ou de la qualité de vie des patients, après la mise en œuvre de la santé en ligne, de la santé mobile ou de la télésanté. Toutefois une étude (1%) a décrit une baisse de l’état de santé des patients, mais une amélioration de la qualité de vie. Sur les 24 études restantes, 22 n’ont observé aucune différence substantielle (22/89, 25%), tandis que 2 autres ont constaté une altération de l’état de santé des patients (2/89, 2%).
Quarante études (15,9%) ont mesuré la satisfaction des patients à l'égard de l'innovation numérique. La plupart de ces études (39/40, 98%) ont rapporté que la satisfaction des patients à l'égard de la santé en ligne, de la santé mobile et de la télésanté était généralement élevée. L'amélioration de l'autonomisation des patients, en particulier l'autogestion et l'autosoin, a été observée après la mise en œuvre des innovations lorsqu'il s'agissait de la santé en ligne et de la santé mentale. En outre, des améliorations dans les connaissances des patients sur leur(s) maladie(s) ont été souvent observées après la mise en œuvre de la santé en ligne.
Aucun des articles sur les wearables n'a étudié l'impact sur la santé des patients ou leur qualité de vie.
QUELS SONT LES OBSTACLES et LES FACILITATEURS à la mise en œuvre d'une innovation numérique ?
Sur les 252 études, 123 (48,8%) ont abordé les obstacles et les moyens facilitant la mise en œuvre.
La plupart de ces études ont vu les obstacles et les facilitateurs apparaître au cours de l'étude (110/123, 89,4%), à l'exception de 13 études (10,6%) qui ont signalé des obstacles et des facilitateurs au moment de l'analyse des résultats ou de la discussion.
Les obstacles et les facilitateurs ont été regroupés en 4 catégories : facteurs externes, facteurs liés aux professionnels de santé, facteurs liés aux patients et facteurs pertinents pour les patients et les professionnels de santé.
Ces catégories ont été générées en fonction des obstacles et des facilitateurs identifiés lors de la lecture des études. Les obstacles et les facilitateurs liés aux bénéficiaires (utilisateurs) des innovations numériques en matière de santé ont été classés comme des « facteurs liés aux professionnels de santé », des « facteurs liés aux patients » ou des « facteurs pertinents pour les patients et les professionnels de santé ». Les obstacles et les facilitateurs liés aux systèmes de santé, aux politiques sanitaires et à l’infrastructure numérique ont été classés comme des « facteurs externes ».
LES OBSTACLES
Obstacles communs qui affectent la mise en œuvre
La confidentialité des données de santé est devenue le principal obstacle commun pour les innovations en matière de santé numérique.
La préférence du patient pour les consultations en présentiel est un corolaire de leur inconfort avec la santé numérique ou la technologie en général. Ces obstacles étaient communs à la mise en œuvre de la santé en ligne, de la santé mobile, de la télésanté et des wearables.
Le manque de ressources humaines et la préférence des professionnels de santé pour les consultations en présentiel avec les patients étaient des obstacles partagés pour les innovations de santé en ligne, de santé mobile et de télésanté.
Le manque d'interopérabilité avec les dossiers médicaux électroniques était un obstacle signalé pour la santé en ligne et la santé mobile.
Les contraintes liés à la charge de travail des professionnels de santé étaient un obstacle important à la mise en œuvre de la santé mobile (mHealth) et de la télésanté.
Obstacles liés au type de l'innovation numérique utilisée
Les obstacles propres à la santé en ligne comprenaient le manque de facilité d'utilisation pour les patients et les professionnels de santé et le scepticisme initial des professionnels de santé sur l'intérêt de la santé en ligne.
Les obstacles spécifiques à la santé mobile (mHealth) étaient le manque de soutien des autorités à la phase initiale de la mise en œuvre et le manque d’accès des patients aux smartphones.
Les obstacles spécifiques à la télésanté concernaient les professionnels de la santé confrontés à des difficultés d'évaluation des patients sur Internet, et pour les patients et les professionnels, le manque d'espace et d'équipement pour assister ou effectuer des actes de télésanté (téléconsultation en Visio).
Les obstacles spécifiques aux wearables étaient un inconfort dans le port de l'objet connecté et le manque de confiance des patients dans la technologie.
La seule étude a évalué la santé numérique "en général". Les obstacles spécifiques étaient le manque de ressources pour gérer l'information recueillie par les outils de santé numérique et le manque de preuves solides pour mettre en œuvre la santé numérique en toute sécurité.
LES FACILITATEURS
Les facilitateurs communs qui favorisent la mise en œuvre
Les facteurs communs à la santé en ligne, la santé mobile, la télésanté et la santé numérique en général étaient l'existence d'une formation pour les professionnels de santé et la personnalisation des fonctionnalités numériques de santé aux besoins des patients.
Le seul facteur commun à la santé en ligne, la santé mobile, la télésanté et les wearables était la facilité d'utilisation des technologies numériques.
Les facteurs communs à la santé en ligne, la santé mobile et la télésanté étaient une bonne relation entre le patient et le professionnel de santé et la disponibilité d'une main d’œuvre pour mettre en œuvre l'innovation.
La présence de motivations pour utiliser l'innovation était particulière à la fois à la santé en ligne et à la santé mobile.
Un facilitateur à la fois pour la santé mobile et la télésanté était l'existence d'une éducation et d'une formation pour les patients.
Un facilitateur à la fois pour la télésanté et la santé en ligne était une bonne communication entre les parties prenantes de la mise en œuvre.
Les facilitateurs spécifiques au type de technologie numérique utilisé
Les facilitateurs propres à la santé en ligne étaient la capacité des professionnels de santé à évaluer plus de patients sans augmentation de leur temps de travail et la présence d'incitations financières pour les professionnels de santé, telles que la fourniture de remboursements financiers et de solutions de formation médicale continue.
Les facilitateurs spécifiques à la santé mobile (mHealth) étaient la familiarité des patients avec les smartphones et un niveau élevé de self-management.
Les facilitateurs spécifiques à la télésanté, étaient les encouragements des professionnels de santé aux patients pour utiliser la télésanté et la souplesse pour les patients d'avoir des téléconsultations à leur convenance.
Le facilitateur spécifique aux wearables, était la capacité de porter facilement l'outil connecté sous les vêtements, notamment lorsque les utilisateurs étaient de jeunes adultes, car les objets connectés "portables" ne tiennent souvent pas compte des exigences et des besoins des personnes âgées.
Le facilitateur spécifique à la santé numérique en général, précisé dans une seule étude, était un niveau élevé de littératie numérique chez les professionnels de santé.
LEÇONS APPRISES PAR LES AUTEURS DE L’ÉTUDE
Sur les 252 études, 62 (24,6%) nous ont donné des leçons.
De nombreux patients sont ouverts à la santé numérique en général, et l'adoption initiale est généralement élevée. Cependant, les professionnels de santé la perçoivent souvent comme une augmentation de leur charge de travail.
Pour que les innovations en santé numérique soient couronnées de succès, il est important qu’elles soient adaptées aux besoins du patient, qu'elle améliore la relation patient-professionnel et qu'elle soit un complément des consultations en présentiel.
Une communication efficace entre les parties prenantes à la mise en œuvre du service est nécessaire, ainsi qu'une évaluation continue afin de s'assurer que l'adoption des moyens de la santé numérique reste élevée. En outre, les bénéfices des soins par les moyens de la santé numérique en général doivent être évidents tant pour les patients que pour les professionnels de santé afin de mieux cibler les utilisateurs.
Pour accroître l'adoption de la santé numérique, un soutien des autorités compétentes est nécessaire, à la fois pour sensibiliser les utilisateurs à ses bénéfices et pour l'intégrer dans les workflows existants.
Parmi les autres moyens qui accroissent l'adoption de la santé numérique figurent la fourniture des ressources nécessaires à la mise en œuvre de l'innovation, l'existence d'une maintenance technique, et la formation des utilisateurs. En outre, pour que les innovations numériques soient conviviales, les utilisateurs devraient être inclus dans leur élaboration et leur mise en œuvre, et une étape de transition ou de test (preuve du concept) devrait être incluse dans la mise en œuvre afin que les utilisateurs puissent s'adapter à cette innovation numérique.
PLUSIEURS RECOMMANDATIONS RELEVÉES DANS LES ÉTUDES
Sur les 252 études, 122 (48,4%) ont élaboré et partagé plusieurs recommandations.
La plupart des auteurs recommandent, pour de futures études, de les mener sur une plus longue durée ou avec plus de participants.
De nombreux auteurs recommandent d'utiliser des essais contrôlés et randomisées avec un groupe témoin.
Certains auteurs recommandent d'orienter les recherches futures vers d'autres situations de santé publique, par exemple en regroupant plusieurs pays, plusieurs villes, des systèmes de santé différents, notamment en terme de réglementation, des groupes différents d'intervenants impliqués dans la mise en œuvre, des données démographiques plus ciblées en termes d'âge ou de statut socioéconomique, une démographie plus diversifiée, l'association de plusieurs maladies chroniques, ou des études ciblées sur la gravité de la maladie.
En revanche, d'autres auteurs ont suggéré de se concentrer seulement sur les patients présentant une classification unique de la maladie.
Parmi les autres propositions relatives à la mise en œuvre figurent l'utilisation de différentes stratégies de mise en œuvre et d'en suivre les différents résultats, recueillir les résultats plus fréquemment et comprendre l'association entre les différentes caractéristiques de l'innovation et les résultats correspondants.
D'autres suggestions incluent la personnalisation de l'innovation pour les utilisateurs, avoir des tests "utilisateur" plus étendus, ou apporter des modifications pertinentes aux caractéristiques actuelles de l'innovation en fonction des résultats de la recherche.
Plusieurs auteurs recommandent de se concentrer sur l'efficacité, la validation, le rapport coût-efficacité, l'applicabilité clinique, ou la facilité d'utilisation de l'innovation numérique.
D'autres propositions pour de futures études comprennent l'utilisation d'une approche avec des méthodes mixtes ou des méthodes de recherche qualitatives pour mieux comprendre les expériences des utilisateurs avec la santé numérique (PROMs, PREMs).
COMMENTAIRES. Cette étude avec plus de 300 références provenant des trois grandes régions de l'OMS (Amériques, Europe, Asie) est à ce jour unique dans la littérature médicale. Cette diversité d'origine des études est intéressante, car elle apporte une vision quasi planétaire de ce que l'innovation numérique en santé peut apporter au suivi des patients atteints de maladies chroniques, le grand enjeu de santé publique du 21ème siècle. Plusieurs points méritent d'être soulignés.
Tout d'abord, la diversité des moyens numériques utilisés dans les études rapportées pour le suivi des patients atteints de maladies chroniques. Les auteurs de la revue les ont classés en 4 catégories : la santé en ligne (c'est à dire les plateformes web), la santé mobile ou mhealth (c'est à dire l'usage des applis installées sur des smartphones), la télésanté (c'est à dire les pratiques professionnelles de soins distanciels) et enfin les objets connectés portables ou wearables (c'est à dire les montres connectées, les bracelets connectés, les vêtements connectés, etc.). Ces 4 catégories d'innovation en santé numérique n'apportent pas le même niveau de preuves d'efficacité.
Ensuite, la richesse des indicateurs que devrait comporter toute évaluation d'études utilisant la santé numérique. Comme le disent très justement les auteurs, on ne peut se contenter d'affirmer que la mise en œuvre d'une innovation organisationnelle de santé numérique a réussi. Encore faut-il en apporter les preuves, notamment sur le service rendu aux patients. C'est la raison pour laquelle, les auteurs de l'étude ont raison de rappeler que toute innovation numérique organisationnelle doit répondre à un besoin clairement identifié et que l'impact sur ce besoin doit être régulièrement évalué.
Enfin, les chercheurs ont l'honnêteté de nous faire connaître les leçons qu'ils ont apprises au cours de ce travail de revue assez gigantesque (revoir et analyser dans leur intégralité 252 études est un travail colossal). On retiendra surtout la conviction acquise par les auteurs que la formation aux solutions du numérique en santé est incontournable, tant pour les professionnels de santé afin qu'ils trouvent la meilleure organisation professionnelle qui n'augmente pas leur charge de travail, mais aussi pour les patients qui doivent acquérir une littératie numérique et même participer avec les fournisseurs de solutions numériques et les professionnels de santé à la mise en place des outils et des organisations de soins à distance qui leur apporte la confiance nécessaire vis à vis de ces nouveaux parcours hybrides lorsqu'on est atteint d'une ou de plusieurs maladies chroniques.
6 février 2026
Le prochain et dernier billet traitera de ce que cette remarquable étude apporte par rapport aux données actuelles de la littérature médicale.