La croisade de Jérôme Bourreau, Président d'Anamnèse, en faveur des oubliés du digital

Le ton du livre est donné sur le bandeau : "il n'y aura pas d'exception française en matière de santé numérique". Jérôme Bourreau rejoint avec ce livre la liste des auteurs éminents de la collection Débats Publics qui figure à la fin de l'ouvrage.

Ce livre est riche d'informations et il faut le lire en entier pour bien comprendre la vision de l'auteur. Il adresse une lettre à ses lecteurs à la fin de l'ouvrage : à "toutes celles et à tous ceux qui refusent l'urgence digitale".

Le livre a été adressé à l'auteur du billet le 18 août. Dans sa dédicace, l'auteur espère que "les propositions (qu'il fait) feront écho à (ma) vision de la télémédecine".

Un "débat public" est donc lancé que je souhaite commenter dans ce billet, en particulier certaines propositions qui font écho à "ma vision" de la télémédecine.

Dans l'introduction, prenant appui sur l'expérience réussie de la digitalisation de la vente des billets SNCF (appli oui.sncf que certains clients regrettent aujourd'hui), il rappelle qu'il a eu raison des cheminots (qu'il nomme "les sachants"), opposés à l'époque à cette digitalisation. Fort de cette réussite, il pense pouvoir la reproduire dans le domaine de la santé. Seule réserve, coordonner la circulation des trains SNCF en digitalisant les réservations de billets n'est peut-être pas comparable à la coordination des acteurs de la santé publique. Digitaliser la téléconsultation fut un choc culturel pour de nombreux médecins formés avant l'avènement du digital. Il faut l'accepter. Cette génération craint une deshumanisation de la relation médecin-malade, et l'expérience de la téléconsultation pendant la pandémie Covid-19 les a confortés dans cette opinion: "plus jamais ça".

La plupart des médecins interrogés dans 20 pays des 5 continents reconnaissent cette deshumanisation de la relation, due en partie à une qualité et une agilité nettement insuffisantes en 2020 des solutions numériques proposées par la majorité des fournisseurs de matériels. (https://www.telemedaction.org/452664440) Si l'outil digital fut suffisant pour réformer la vente des billets SNCF à partir de 2001, l'outil devra être adapté à un métier fondé sur la relation humaine directe. (https://www.telemedaction.org/450415051)

Dans le 1er chapitre consacré aux "Urgences digitales", l'auteur reprend à son compte le retard qu'auraient pris les Français et les Européens en matière de digitalisation de la santé. Mais pourquoi faut-il toujours se comparer aux GAFAM et aux BATX ? Que les GAFAM consacrent d'abord leurs énormes moyens financiers au système de santé américain avant d'avoir des prétentions sur les systèmes de santé européens. Le système de santé américain est classé à la dernière place des 11 pays les plus riches du monde, dont 7 pays européens.(https://www.commonwealthfund.org/publications/fund-reports/2021/aug/mirror-mirror-2021-reflecting-poorly).

La France est à la 8ème place derrière les trois premiers qui sont dans un mouchoir de poche (Norvège, Pays-Bas, Australie) et les quatre à performance comparable (Royaume-Uni, Allemagne, Nouvelle-Zélande, Suède), devant la Suisse, le Canada et les Etats-Unis. Les GAFAM doivent oeuvrer aux Etats-Unis pour améliorer la performance du système de santé, en particulier diminuer la mortalité infantile, la plus élevée des pays développés (5,7/1000 naissances viables), et améliorer l'espérance de vie des citoyens américains, la plus faible à l'âge de 60 ans. Qu'ils démontrent leur efficience chez les oubliés du digital américains avant de vouloir conquérir les oubliés européens. La souveraineté numérique de l'Europe et de la France en particulier est à défendre. La feuille de route de la transformation numérique du système de santé français est une belle réussite qui sert désormais notre souveraineté numérique. Défendons-la ! (https://www.telemedaction.org/451700437)

Quant aux BATX, s'il faut saluer la réussite de Tenchent avec ses 222 millions de Chinois inscrits sur sa plateforme de téléconsultations, chiffre impressionnant pour les Européens, il faut aussi en préciser le contexte : grande difficulté d'accès aux soins primaires due à l'absence de médecine privée et à la saturation des consultations hospitalières. Le bureau politique du Parti communiste chinois a demandé en 2020 à Tenchent de développer la téléconsultation pour améliorer l'accès aux soins primaires, ce qui devrait permettre, selon les autorités chinoises, une amélioration de l'espérance de vie à la naissance de 2 ans d'ici 2025 (en 2020 : 79 ans pour les femmes et 75 ans pour les hommes) ( https://donnees.banquemondiale.org/indicator/SP.DYN.LE00.FE.IN?locations=CN)

Le chapitre 2 est consacré aux paradoxes et pesanteurs du système de santé français. Le paradoxe : "nous avons l'impression que notre système de santé s'effondre alors même qu'il ne cesse de se renforcer sur le plan humain"..., et plus loin : "si nous voulons conserver les bénéfices d'un système qui offre un allongement de la durée de vie et l'opportunité de jouir d'une meilleure santé, ...nous devons consentir à de profondes mutations". Totalement en phase avec ce constat.

Puis vient la description des lourdeurs et spécificités du système français : "le système de santé français est pénalisé par de multiples pesanteurs ; cloisonnement entre les différents types de médecine, hyperadministration, dérive bureaucratique, hospitalocentrisme, poids du curatif au détriment du préventif, etc. Toutes les données factuelles qui suivent sont réelles. Il faut sortir de l'hospitalocentrisme du XXème. (https://www.telemedaction.org/444836043)

Mais est-ce propre à la France ? Pas certain, et il faudrait faire un benchmarking avec des pays européens dont la population et la part du PIB consacrée à la santé sont comparables. Il faudrait en particulier comparer ce que rassemble "le personnel administratif" dans chacun des pays. La FHF parle de 17% quand d'autres parlent de 34%. Mettre les secrétariats médicaux dans le personnel administratif, c'est méconnaître le fonctionnement d'un service hospitalier de soins.

La France s'appauvrit avec un temps de travail insuffisant alors que sa population progresse et que la demande en soins couteux augmente avec le vieillissement (chute à la 28ème place du PIB par habitant, alors que le PIB total la place encore à la 7ème place). Pour augmenter la richesse (PIB), il faudrait travailler plus à l'instar des populations de l'Allemagne et du Royaume-Uni  dont le PIB est à la 4ème et 5ème place, respectivement et dont la part de PIB par habitant est plus élevé qu'en France.

Le chapitre 3 prône la grande réconciliation digitale. L'auteur a raison lorsqu'il écrit que le "grand remplacement" des métiers de la santé est un leurre. "Loin de s'opposer, le secteur de la santé et les innovations digitales sont éminemment complémentaires". Si les innovations digitales avec l'intelligence artificielle (IA) rendent la médecine plus performante, le service rendu aux patients n'en sera que meilleur. Le digital et l'IA ne suppriment pas le rôle du médecin", ce dernier devant se consacrer davantage au dialogue avec son patient et à prévenir les  risques de maladie. Le médecin du XXIème siècle sera bientôt jugé sur sa capacité à prévenir les maladies.  (https://www.telemedaction.org/435763092)

L'auteur du livre est un spécialiste de l'IA. Il a raison de clamer qu'il faut "dédramatiser l'impact du digital sur la santé". La médecine ne peut pas être 100% digitale. "Dans bien des cas, l'examen physique reste incontournable et la téléconsultation n'est qu'une étape dans la prise en charge du patient". Les médecins doivent être aussi plus rigoureux dans l'échange avec leur patient lors d'une téléconsultation, puisqu'il est démontré scientifiquement que le temps de l"'interrogatoire médical" contribue à 70% au diagnostic, l'examen physique seulement à 5% et les examens complémentaires à 25%. Ces chiffres n'ont pas changé depuis 30 ans, donc bien avant l'apparition du digital. ((https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02117820/document).

Le concept de la médecine 5P au XXIème siècle (préventive, prédictive, personnalisée, participative et basée sur le preuves) est lancé depuis plusieurs années. Nous en avions faits un billet en mars 2017, (https://www.telemedaction.org/424107696) rappelant qu'il fallait ajouter aux 4P, un cinquième P, c'est à dire la preuve scientifique que l'innovation digitale apporte un service médical rendu. Ce concept ne plaît pas aux philosophes qui le qualifient de "mirage" de la médecine. (https://aoc.media/analyse/2021/09/28/la-medecine-5p-ou-lhistoire-dun-mirage/)

Le chapitre 4 consacré à la fin de l'exception digitale est très convaincant, avec des données qui illustrent la forte accélération des innovations digitales. Si la période Covid-19 a indiscutablement été un accélérateur dans l'utilisation des solutions digitales, l'expérience de la téléconsultation par 24% de la population n'est pas le meilleur exemple puisque plus de la moitié des 20 millions d'actes réalisés en 2020 l'ont été par téléphone, ce qui n'est pas à proprement parlé une innovation digitale majeure. L'auteur a raison d'appeler à une meilleure évaluation dans le secteur de la santé et à ne pas se résoudre au classement annuel des établissements de santé par des journaux (Le Point ou l'Express), classement qui repose essentiellement sur le PMSI et qui comporte de nombreux biais par rapport à l'activité réelle d'un service hospitalier. La France évalue peu l'impact de ses programmes de santé numérique (par exemple le programme ETAPES) et c'est une faiblesse.

Le chapitre 5 est un exercice d'imagination de ce que sera vraisemblablement la médecine en 2030. Nous retrouvons les grands thèmes que nous abordons régulièrement sur ce Blog : le suivi des maladies chroniques, le reflux de l'activité des urgences, le maintien à domicile des personnes âgées, la fin de l'hospitalocentrisme, etc. Peut-être fallait-il aborder dans les freins, la part du juridique qui s'est considérablement renforcée depuis le début du XXIème siècle. Le principe de précaution crée un frein à la recherche scientifique et à l'innovation, mais quel homme politique prendra le risque de le faire évoluer dans un contexte de judiciarisation en net progrès, comme l'a montré la période Covid-19 ? 

Le chapitre 6 fait un focus sur les nouvelles plateforme en santé. L'auteur explique le parcours des licornes françaises de l'e-santé et les ambitions de la plateforme Anamnèse dans la digitalisation du parcours de santé. La France a indiscutablement de nombreux atouts. La plateforme d'Etat "Mon Espace Santé" (MES), ouverte à tous les citoyens, peut faire converger les initiatives privées et publiques vers l'écosystème créé par l'Etat. L'interopérabilité de tous les systèmes digitaux avec MES ne peut que créer une véritable task force du digital en santé, laquelle permettra de résister aux assauts actuels et futurs des GAFAM. D'autant que le traitement des données personnelles de santé deviendra à court terme européen. Le consortium du Health Data Hub français a été choisi par la Commission européenne pour la mise en place d'un projet pilote de l'Espace européen des données de santé. Il faut se réjouir lorsque la France gagne. (https://www.health-data-hub.fr/actualites/lancement-projet-pilote-ehds)

C'est ce qui permettra aux usagers de la santé, français et européens, de devenir réellement des e-patients (chapitre 7). "L'avènement du e-patient fera non seulement de ce dernier un acteur de son parcours de soins, mais aussi un contributeur à l'amélioration générale du système de santé". Tout est dit dans cette phrase.

Un livre remarquable qui fait des propositions concrètes afin que le nombre d'oubliés du digital diminue dans les prochaines années !

6 septembre 2022

Livre vendu à la FNAC aux prix de 18 euros (broché) et de 13 euros (e-book). https://livre.fnac.com/a16997088/Jerome-Bourreau-Sante-les-oublies-du-digital