Pourquoi les facs de médecine s'intéressent si peu ou pas du tout au développement de la télémédecine ?

Les leaders de l'industrie numérique, les spécialistes de l'innovation, les philosophes du transhumanisme et d'autres ne cessent d'annoncer que la médecine est en pleine mutation, que l'exercice médical du XXIème siècle ne sera plus celui du XXème siècle, que la médecine numérique sera plus prédictive, préventive, personnalisée et participative (voir le billet "Médecine 5P"), bref, que les innovations technologiques vont très vite changer le modèle traditionnel de notre système de santé (âge de pierre pour certains..), que ce soit au niveau des offreurs de santé et de soins que des besoins et demandes de nos concitoyens. Savoir que 40% des investissements de Google en 2016 concernent la santé (voir le billet "les offres de Google"), que tous les autres grands du numérique, Apple, Facebook, Amazone, Samsung, etc..font de même, ne peut laisser indifférents les médecins et ceux qui ont la mission d'enseigner la médecine.

Malgré l'hypemédiatisation du sujet, les enquêtes d'opinion qui montrent que nos concitoyens se préparent ou adhèrent déjà à un changement des pratiques médicales, les facultés de médecine semblent rester imperturbables sur le sujet ! Elles sont totalement absentes du débat qui anime aujourd'hui notre société, à l'exception de quelques unes (Montpellier, Besançon, notamment). Que se passe t'il donc dans la tête des doyens et enseignants de médecine pour ne pas se sentir concernés par la santé numérique ou ne pas vouloir contribuer a cette évolution de la médecine que l'on dit irréversible, ou ne pas vouloir l'enseigner aux jeunes étudiants qui vivent deja en privé avec la révolution numérique et la santé connectée ?

Il y a plusieurs hypothèses....

Une première hypothèse serait que la nature même de la médecine, c'est à dire soigner une personne malade, ne changera pas avec l'innovation numérique, comme l'a souvent  répété l'ancien doyen de la faculté de médecine Paris V Axel Kahn, il n'y aurait pas lieu de bouleverser la formation des futurs médecins dont les fondamentaux de l'enseignement sont d'apprendre aux étudiants à soigner en s'appuyant sur les données acquises de la science médicale, c'est à dire l'"evidence-based medicine". Même si la pratique de la médecine change avec l'usage des outils numériques, la nature même de celle-ci ne changerait pas. C'est la vision à la fois scientifique et humaniste de la médecine depuis Hippocrate, qui fait qu'elle ne peut être qu'une science inexacte. Alors, laissons aux philosophes, comme Luc Ferry, le soin de philosopher sur le transhumanisme, la technomédecine du XXIème siècle avec la correction génétique de nos risques de maladie, l'augmentation du potentiel humain pour vaincre la mort et vivre jusqu'à 300 ans et davantage...

Une deuxième hypothèse serait que les facultés de médecine ont choisi pour leur enseignement certains domaines innovants du numérique en santé. En disant cela, on pense au total bouleversement de la pratique chirurgicale qui se robotise de plus en plus, le chirurgien pilotant derrière une console le geste chirurgical du robot. C'est désormais le chirurgien "superviseur" de l'acte opératoire derrière la console numérique. Cette focalisation privilégiée sur la "téléchirurgie" va d'ailleurs très bien avec l'image traditionnelle que la société garde du chirurgien, une sorte de seigneur de la médecine. Quand un journaliste veut s'informer sur l'évolution de la télémédecine en France, sa première question est souvent la suivante ; "et depuis l'opération Lindberg de 2001, où en est t'on en 2016 ?" La fameuse opération Lindberg était de voir à quelle vitesse se déclenchait la main du robot chirurgical situé à Strasbourg, lorsque la commande était déclenchée à New York. L'esprit chirurgical  favorise indiscutablement les innovations technologiques et nombre de chirurgiens savent travailler avec les industries du numérique et de l'intelligence artificielle pour "réparer" l'homme blessé, amputé ou ayant perdu un organe vital. A côté des greffes d'organes ou de tissus vivants, on voit apparaitre les organes artificiels construits par des imprimantes 3D et dotés d'une certaine intelligence artificielle jugée encore faible (le coeur carmat, la main bionique, les exoquelettes pour paraplégiques, etc.). Il est certain que la chirurgie du XXIème siècle ne sera pas celle du XXème siècle et que le métier de chirurgien est en complète transformation. Il devra surtout apprendre à piloter un robot plutôt qu'à disséquer lui-même un organe avec un bistouri. On peut donc comprendre que lorsqu'un doyen de faculté de médecine est un chirurgien, il soit sensible à la transformation de son métier. Dans le cadre de l'enseignement hospitalo-universitaire, de nombreux CHU se sont dotés de robots chirurgicaux et apprennent aux jeunes générations d'internes en chirurgie à opérer les patients de cette manière. On est dans le domaine de la chirurgie robotisée et connectée...  Et qu'elle n'est pas la surprise du journaliste lorsqu'il s'entend répondre que toutes ces innovations majeures de nature chirurgicale pour réparer un être humain demeurent encore à l'état expérimental, non financées par l'assurance maladie et qu'elles ne représentent pas, à proprement parlé, tout le champ de la télémédecine en 2016. 

Une troisième hypothèse serait que la faculté de médecine du XXIème siècle s'intéresserait davantage à la formation des médecins spécialistes d'organe qu'à celle des spécialistes de la coordination des soins primaires que sont devenus les médecins généralistes. Cette dualité entre les deux formations médicales est une vieille histoire...Dans un hôpital des indigents devenu "hospitalo-universitaire" par la réforme Debré de 1960, seuls les futurs spécialistes avaient accès au stage clinique hospitalier, aux concours hospitaliers (externat, internat) pour parfaire leur formation spécialisée d'organe ou d'interniste. Ceux qui n'accédaient pas aux concours hospitaliers ne pouvaient, avant 1968, accéder à une spécialité, et devenaient "de facto" médecins généralistes. Le mouvement de 1968 changea la donne, et depuis, tout étudiant en médecine a accès au stage clinique hospitalier et au concours d'internat. Mais la dualité historique de la formation spécialiste/généraliste n'a pourtant pas disparu après la réforme de 68: les derniers classés au concours d'internat préfèrent souvent repasser le concours pour devenir spécialiste plutôt que d'être généraliste, le stage clinique hospitalier est vivement critiqué par les futurs médecins généralistes qui se plaignent que la formation reçue à l'hôpital est loin de correspondre à l'exercice de la médecine de soin primaire sur le terrain. Même le stage chez les maitres de stage de la médecine de soin primaire est aujourd'hui boudé par les internes qui ne veulent plus de cette médecine en flux tendu de 8h du matin à 22 ou 23h où une partie du temps est consacrée à des taches administratives. Bref, la réforme de 68 n'a rien réglé et nous avons en France toujours autant de mal à trouver des vocations pour la médecine de soin primaire et nos concitoyens s'en plaignent. L'espoir est aujourd'hui mis dans l'exercice regroupé au sein de structures comme les maisons de santé pluriprofessionnelles, les centres de santé et les pôles de santé, qui sont certainement des lieux où les innovations organisationnelles permettront à la médecine de soin primaire du XXIème siècle de se développer.

Alors que la télémédecine doit être avant tout un moyen d'améliorer l'accès des personnes aux soins primaires, de réduire les venues aux urgences hospitalières, de prévenir les hospitalisations évitables chez les patients atteints de maladies chroniques, de consolider la coordinations des soins entre la ville et l'hôpital, de développer la téléexpertise quasi quotidienne entre le médecin de soins primaires et certains médecins spécialistes comme cela se pratique lors du stage clinique hospitalier, on voit mal la faculté de médecine, avec la formation qu'elle continue de délivrer aujourd'hui aux futurs médecins généralistes de soin primaire, leur apprendre les nouvelles pratiques médicales à distance, d'autant que la génération actuelle des maitres de stage en médecine générale est plutôt opposée à tout changement organisationnel que nécessite la pratique de la télémédecine. 

Qui assure donc aujourd'hui la formation des médecins aux pratiques de télémédecine ?

Il faut reconnaitre que le CNOM a produit des ouvrages essentiels sur les pratiques déontologiques de la télémédecine et de la santé connectée (voir à l'onglet "livres"), que l'auteur de ce billet a également réalisé un ouvrage pédagogique "Télémédecine, Enjeux et pratiques" publié en octobre 2015 (voir l'onglet "Découvrir la télémédecine"), que la Société Française de Télémédecine (SFT) (ex Association nationale de télémédecine ou ANTEL) regroupe aujourd'hui 18 sociétés savantes médicales qui ont toutes une ou plusieurs applications de télémédecine (voir son site www.sft-antel.org) et a formalisé un partenariat privilégié avec la Fédération Française des Maisons et Pôles de santé pour former à la télémédecine les jeunes générations de médecins de soin primaire. La SFT-Antel a pris l'initiative de créer en 2016 un diplome interuniversitaire de télémédecine (Bordeaux, Besançon, Lille, Montpellier) ouvert aux professionnels de santé et aux ingénieurs en santé, convaincue que c'est dans la co-construction ingénieur/médecin que, ce que certains appellent la "technomédecine" du XXIème siècle, la télémédecine clinique pourra se développer dans le respect des déontologies respectives.

Mais reste toujours cette interrogation : pourquoi donc les facultès de médecine françaises  s'intéressent si peu ou pas du tout à cette évolution de la médecine ?