L'autogestion de la maladie asthmatique par des applications mobiles est-elle efficace dans la vraie vie (effectiveness) ?

L'engouement pour les outils de la santé mobile est tel qu'il est difficile de savoir, de manière scientifique (evidence-based medicine), si l'usage de tels outils a un réel impact sur la santé des personnes, notamment dans la "vraie vie".

De précédentes publications, celles de l'équipe de Josif Car du National Health Service spécialisée dans l'évaluation des outils de la santé mobile, ont montré que les arguments objectifs et scientifiques manquaient souvent dans la plupart des études scientifiques publiées. Il était difficile, en 2015, de dire que les applications mobiles en santé avaient un réel impact sur la santé des populations malades. (Marcano Belisario JS1, Jamsek J, Huckvale K, O'Donoghue J, Morrison CP, Car JComparison of self-administered survey questionnaire responses collected using mobile apps versus other methods. Cochrane Database Syst Rev. 2015 Jul 27;(7):MR000042. doi: 10.1002/14651858.MR000042.pub2. Review

L'étude que nous présentons, qui vient  d'être publiée par une équipe médicale d'Edimbourg, est originale, car elle s'est attachée à appréhender l'impact dans la vraie vie d'applications mobiles destinées aux patients asthmatiques pour qu'ils s'autogérent dans leur maladie chronique. Même si des progrès sont observés dans l'usage de la santé mobile, il existe encore une marge de progression pour que les études de self-management par les applications de la santé mobile soient convaincantes, en particulier dans la "vraie vie".

Hui CY1, Walton R2, McKinstry B3, Jackson T4, Parker R5, Pinnock H4. The use of mobile applications to support self-management for people with asthma: a systematic review of controlled studies to identify features associated with clinical effectiveness and adherence. J Am Med Inform Assoc. 2016 Oct 2. pii: ocw143. doi: 10.1093/jamia/ocw143. [Epub ahead of print]

OBJECTIFS

La santé connectée mobile est commercialisée comme une stratégie visant à soutenir l’auto-prise en charge (self-management) des maladies chroniques sur le long terme. Le but de cette revue de la littérature scientifique est d’identifier quelles informations et fonctionnalités de la technologie d'information et de la communication, mises en œuvre dans ces applications mobiles, peuvent aider les patients asthmatiques à s'autogérer, comment elles sont adoptées, s'il existe une adhésion de ces patients à leur utilisation pérenne et si, dans la "vraie vie", on retrouve l'efficacité clinique (effectiveness) observée dans les  études contrôlées et randomisées.

METHODES 

Nous avons revu systématiquement 9 bases de données, avons scanné des listes bibliographiques et complété cette prospection par des recherches ciblées. La période de la recherche bibliographique allait de janvier 2000 à avril 2016. Nous avons inclus des essais contrôlés randomisés (ECR) et des études observationnelles avec population contrôle, effectués chez des adultes atteints d'asthme chronique. Toutes les études éligibles pour une approche de l'usage dans la "vraie vie" ont été évaluées pour leur qualité méthodologique. Nous avons recueilli les données sur les fonctionnalités mises en place dans ces applications mobiles, les résultats cliniques obtenus (contrôle de l’asthme, évolution du taux d’exacerbation), les résultats sur les processus mis en place (respect de l'autosurveillance et du traitement, le jugement du patient sur l’auto-efficacité), ainsi que le niveau d’adoption aux fonctionnalités de l'application et l'adhésion à son utilisation. Les méthodes de méta-analyse et de synthèse narrative ont été utilisées.

RESULTATS

Nous avons inclus 12 études qui ont utilisé les outils de la santé connectée mobile chez des patients asthmatiques. Une méta-analyse a montré que l’asthme était amélioré par rapport à la population contrôle (différence moyenne −0.25 [95 % CI, 0,37 à −0.12]). Les études incluses ont été aussi évaluées pour 10 indicateurs regroupés en 7 catégories : éducation, agenda électronique/surveillance, plans d’action, rappels de médicaments et recommandations, l'impact sur la  prise en charge professionnelle, la sensibilisation des patients de la maîtrise de leur asthme, l'aide à la décision pour les professionnels de santé. Les applications les plus réussies étaient celles qui ont inclus le plus grand nombre de fonctions. Toutefois, l'impact sur les résultats cliniques n'était pas lié statistiquement à ces fonctions et à leur nombre. Aucune des études n’a donné d'informations sur les niveaux d'adoption et d'adhésion des patients à ces applications mobiles.

CONCLUSIONS

La méta-analyse des données issues de ces études a montré que le contrôle de l'asthme était amélioré, bien que l’efficacité clinique dans la "vraie vie" (effectiveness) n'était pas liée au nombre et à la nature des fonctions de ces applications . D’autres études sont nécessaires pour identifier les caractéristiques fonctionnelles qui seraient associées à cette efficacité clinique, ainsi qu'à l’adoption et l’adhésion des patients astmatiques pour une utilisation pérenne de ces applications mobiles dans le but d'une autogestion de leur maladie chronique.

COMMENTAIRES

Cette étude est intéressante car elle montre qu'il ne suffit pas de commercialiser une application mobile pour obtenir un impact sur la santé des personnes. Cette étude a cherché à évaluer les applications mobiles en santé dans la "vraie vie" des patients atteints d'asthme chronique (effectiveness), en comparaison avec l'impact positif généralement retrouvé dans des  études contrôlées et randomisées qui sont réalisées avec des protocoles rigoureux qui sortent de la "vraie vie" (efficiency). Il est en effet important de savoir si un impact clinique positif sur une maladie chronique d'une application mobile en santé, constaté dans une étude contrôlée et randomisée, est aussi retrouvé lors de l'usage de cette même application dans la "vraie vie". Le résultat de cette étude est intéressant. Si les auteurs, dans une méta-analyse des essais publiés, retrouvent un impact positif sur le contrôle de l'asthme et notamment sur la fréquence des crises, ils constatent que ce résultat n'est pas lié au nombre et à la nature des fonctionnalités qui caractérisent ces applications mobiles. De même, aucune de ces études n'a évalué le niveau d'adoption à ces applications de la population asthmatique, ni leur adhésion pour une autogestion "pérenne" de leur maladie. Il est donc nécessaire de réaliser d'autres études de "vraie vie" pour savoir si l'autogestion de la maladie asthmatique par une application mobile est liée ou non à certaines fonctionnalités et si l'adoption et l'adhésion des patients permettent d'envisager une autogestion pérenne. Ces nouvelles études devraient permettre de savoir si le médecin peut prescrire de telles applications consacrées à l'autogestion des maladies chroniques.

On voit là tout le travail scientifique médical qui reste à faire pour qu'une application mobile en santé, qui peut aider un patient à s'autogérer dans sa maladie chronique, puisse être prescrite par un médecin. La co-construction, ingénieur-médecin, de telles applications mobiles visant l'autogestion de maladies chroniques est nécessaire pour parvenir à des résultats fiables et une sécurité des usages.