Les leçons à tirer de l'enquête de l'ISPED auprès des professionnels de santé impliqués dans le programme TSN

Présentée par Tamara Roberts, sociologue-chercheur, une étude, conduite par l'Institut de santé publique, d'épidémiologie et de développement (Isped) du CHU de Bordeaux, a mesuré les attentes et les craintes des professionnels de santé (médecins hospitaliers, médecins libéraux, infirmiers, professionnels du médico-social) dans les cinq régions impliquées dans le programme Territoire de soins numérique (TSN).

L'inquiétude des médecins généralistes de soin primaire

Les médecins généralistes de soin primaire sont libéraux. Ils sont nombreux à témoigner de leur réticence au changement et de leurs craintes liées au secret médical et à la protection des données.

Cette position n'est pas étonnante. Les médecins généralistes de soin primaire sont fragilisés par la surcharge de travail. Plus de la moitié de ce corps médical est âgée de 50 ans et plus, et c'est toujours difficile de changer ses pratiques après 25 ans d'exercice professionnel. Quel serait leur intérêt à changer ? Il faudrait le leur expliquer en leur montrant, notamment le gain d'efficience attendu dans la gestion de leur temps professionnel.

Quant à la crainte que la protection des données de santé à caractère personnel ne soit pas garantie par les outils numériques de TSN (objets connectés et les applis mobiles de santé), les médecins généralistes y sont très sensibles car, faut-il le rappeler, toute violation du secret est un délit de nature pénale, pouvant conduire à des sanctions très lourdes au plan ordinal. C'est probablement la faute ordinale la plus redoutée.

Concernant les outils numériques, les professionnels de santé, médicaux et non médicaux, ont une peur du contrôle de ces objets et certains craignent peut être la perte d'autonomie, mais surtout des systèmes trop chronophages. Pour la nouvelle organisation du travail portée tant par la télémédecine que par la santé connectée, l'étude met en évidence une réticence des médecins au changement organisationnel et une réticence au travail collectif et pluridisciplinaire. Les médecins généralistes qui ont 50 ans et plus sont encore habitués à travailler "à l'ancienne", c'est à dire avec leur propre clientèle, même s'ils sont en groupe pour partager les frais locatifs et de secrétariat. Ce n'est pas cette génération qui recherche le travail collectif et pluridisciplinaire. Aujourd'hui, 15% seulement des médecins généralistes travaillent en maisons et pôles de santé pluriprofessionnels.

Il n'est pas étonnant que les médecins spécialistes d'organes (surtout hospitaliers) se sentent moins menacés par les solutions numériques. La plupart sont certainement plus technophiles que les médecins généralistes libéraux, du fait de l'évolution de leur spécialité vers l'hyperspécialisation avec usage de dispositifs médicaux. Que ces dipositifs médicaux deviennent aujourd'hui connectés ne les effraient pas et ne bousculent pas trop leurs organisations.

 Il y a indiscutablement une formation à délivrer pour convaincre les médecins de soin primaire que les solutions numériques proposées dans le programme TSN garantissent la confidentialité des données personnelles en santé et peuvent améliorer leurs propres organisation professionnelles. Qui doit délivrer cette formation ? Quand peut-elle être réalisée ? Qui paie ces formations ? Ces questions, que l'on entend fréquemment sur le terrain, sont-elles bien envisagées par ceux qui conduisent le programme TSN ?

L'inquiétude des professionnels du médico-social

Il est intéressant de connaître la vision des professionnels du médico-social sur le programme TSN. En effet, les promoteurs de TSN veulent aller vers une prise en charge globale des personnes et des patients, en associant le "care" et le "cure". Beaucoup de projets européens ont eu cette ambition (Whole System Demonstrator, Renewing Health) sans, jusqu'à présent, apporter la preuve que la collaboration entre le social et le médical donnait des résultats significatifs. 

Les principales craintes de ces professionneles, exprimées dans cette étude, portent sur le risque de déshumanisation que la santé connectée peut créer. Ils craignent notamment la perte de proximité avec le patient.

Fait intéressant, les professionnels du médico-social s'interrogent sur la nécessité de cette révolution numérique en santé, révolution qui consisterait à vouloir remplacer à tout prix un existant qui fonctionne bien (selon eux) par une innovation vis à vis de laquelle ils n'ont pas exprimés de besoin formel.

Cela rappelle l'enquête réalisée lors de l'étude anglaise Whole System Demonstrator de 2008-09 qui a révèlé que les professionnels du médico-social enrollés dans cette étude ont reproché aux promoteurs de l'étude (le NHS) de ne pas les avoir consultés sur le choix de la vingtaine d'objets connectés évalués dans WSD pour le volet "surveillance sociale" (telecare). Manifestement, ces professionnels anglais du médico-social ne se sont pas sentis très concernés par cette étude WSD, ce qui est une des causes de son échec. 

La nouvelle génération de professionnels de santé est plus ouverte à l'innovation apportée par le programme TSN.

L'étude souligne que le rapport au changement et à l'innovation numérique est plutôt positif chez la nouvelle génération de praticiens, qui sont plus familiarisés aux nouveaux outils de la santé connectée et à internet. Ils expriment une confiance dans la communication numérique entre professionnels de santé, notamment dans la télémédecine. Ces solutions numériques augmentent les capacités en matière de traçabilité, de sauvegarde et de centralisation des données personnelles de santé. 

En résumé, cette étude va être poursuivie jusqu'à la fin 2017. Il ne s'agit donc que de résultats partiels. Ils illustrent néanmoins le difficile équilibre à trouver entre, d'une part la forte motivation des consortiums industriels du numérique choisis par les ARS pour les 5 programmes TSN, légitimement à la recherche d'un avenir économique pérenne, et le milieu des professionnels de la santé, médecins, infirmiers et professionnels du médico-social, qui reste prudent vis à vis de ces innovations organisationnelles structurées par le numérique et qui exprime des craintes et interrogations souvent justifiées.

Il nous semble que l'accompagnement des professionnels de santé doit passer avant tout par des programmes de formation délivrés par les milieux académiques de la médecine où les deux cultures qui construisent la médecine du XXIème siècle, celle de l'ingénieur et celle du professionnel de santé, ont la possibilité de se rencontrer et d'apprendre à se connaitre et de travailler ensemble sur la co-construction des solutions numériques de santé.

C'est le but du DIU de télémédecine et de santé connecté que vient de créer la Société Française de Télémédecine, DIU qui rassemble 6 universités françaises (Lille, Montpellier, Nantes, Besançon, Bordeaux, Caen) et qui est ouvert aux professionnels de santé et aux ingénieurs.