En médecine, l'intelligence artificielle ne se substituera pas à l'intelligence humaine, elle la complétera.

C'est un sujet d'actualité : l'intelligence artificielle (IA) arrive et va révolutionner les métiers qui reposent sur un acte intellectuel, comme le métier de médecin. Certains y voient la possibilité d'une substitution totale par l'émergence de médecins-robots dotés de cette IA et avec lequel tout citoyen pourra converser dans un "kiosque" bourré de capteurs multiples et divers ou via son ordinateur personnel ou sa tablette,  et obtenir ainsi toutes  les réponses aux nombreuses questions de santé qu'il se pose, qu'il soit malade ou non.

Nous voudrions montrer dans ce billet que cette vision "ubérisée" de la médecine, qui substituerait des outils technologiques à un métier essentiellement humaniste est certainement excessive. 

Si l'IA va modifier certaines pratiques du médecin, c'est d'abord pour lui permettre d'être plus performant dans l'exercice de son métier : un diagnostic médical qui sera plus rapide et personnalisé, des erreurs médicales qui seront évitées, des solutions thérapeutiques nouvelles notamment avec l'émergence des prothèses intelligentes, etc. Mais l'IA ne pourra pas remplacer la relation humaine empathique qui caractérise si bien ce métier difficile,  et qui fait que, dans une maladie chronique par exemple, le médecin n'est pas uniquement le " spécialiste ou le technicien de la maladie", mais devient au fil du temps le compagnon-ami de celui qui supporte des souffrances physiques et morales. Aucune IA ne pourra remplacer cette mission médicale.

Toute innovation ayant un impact médical doit d'abord répondre à un besoin d'amélioration de la prise en charge des patients. A l'ère des maladies chroniques (75% des dépenses d'assurance maladie obligatoire), qu'est ce que l'IA peut apporter ?

Qu'est-ce que l'IA ? 

L'IA est une discipline scientifique recherchant des méthodes de résolution de problèmes à fortes complexités logiques ou algorithmiques. Par extension, elle désigne, dans le langage courant, les dispositifs imitant ou remplaçant l'humain dans certaines mises en oeuvre de ses fonction cognitives.(Wikipédia)

Le développement des technologies informatiques et des techniques algorithmiques (un algorithme est "une suite finie et non ambiguë d'instructions permettant de donner la réponse à un problème ") , comme le "deep learning" (l'apprentissage profond) et les réseaux de neurones artificiels (un ensemble d'algorithmes dont la conception est à l'origine inspirée du fonctionnement des neurones biologiques) ont permis la réalisation de programmes informatiques surpassant certaines capacités cognitives de l'homme.

Les réussites les plus médiatisées furent le jeu d'échecs par l'ordinateur IBM Deep Blue qui battra Kasparov en 1997 (ce dernier ayant contesté la fiabilité du résultat du match puisque l'ordinateur avait intégré toutes les erreurs des précédents matchs. Une revanche n'a pas été acceptées par IBM)), le jeu de GO (en 2015, le programme AlphaGo de la société Google Deep Mind battra pour la première fois un joueur humain professionnel, le champion d'Europe, et en mars 2016, ce même programme battra à Séoul le champion du monde), la reconnaissance vocale avec les logiciels Sirt d'Apple et Cortana de Microsoft.

Tous ces succès ont encouragé les spéculations et les fantasmes sur les applications futures de l'IA. Les technophiles sont enthousiastes, avec notamment le mouvement transhumaniste (voir sur ce site le billet "Gérons les priorités" dans la rubrique "Articles de fond" ). Mais il existe aussi des technosceptiques, tels que Bill Gates, le fondateur et ancien PDG de Microsoft, figure emblématique de la révolution numérique de la fin du XXème siècle, qui reste très prudent quant aux développements futurs de ces technologies qui pourraient devenir liberticides.

Quels sont les succès attendus de l'IA dans la "technomédecine" ou NBIC ?

La technomédecine peut être vue comme la connexion entre l'infiniment petit (les nanotechnologies), la fabrication du vivant (les biotechnologies),  les machines intelligentes (l'intelligence artificielle), et l'étude du cerveau de l'homme (les sciences cognitives). L'acronyme NBIC évoque ces quatre disciplines qui sont complémentaires.

Ces technologies créent beaucoup d'espoir chez les personnes qui ont un handicap moteur. Elles peuvent rétablir la "commande cérébrale" grâce à un implant qui envoie des commandes à une prothèse dite "bionique" (qui devient "intelligente"). L'extension de ces implants ("exosquelettes") permettra de faire marcher les personnes paraplégiques ou tétraplégiques. Certaines applications sont déjà opérationnelles chez des patients qui ont accepté d'expérimenter ces implants. On pense que dans un délai de quelques années la population d'handicapés moteurs pourra retrouver, grâce aux NBIC, une vie sociale considérablement améliorée.

Ces mêmes technologies sont aussi utilisées pour développer des robots humanoïdes de toute nature. Une pratique médicale, comme la chirurgie, est en pleine transformation. Le robot Da Vinci équipe déjà de nombreux CHU français. Le robot chirurgical permet de réaliser des interventions plus performantes que la main de l'homme, notamment dans la chirurgie du cancer.

Dans les structures médico-sociales pour personnes âgées et handicapées, on prévoit des robots qui permettent de relever une personne tombée et qui ne peut se relever seule, ou des robots qui viennent compléter le travail des aides soignants en délivrant les repas, en donnant à manger aux personnes handicapées (la cuillère intelligente). Il existe également des robots conversationnelles pour distraire des personnes isolées, voire de jeunes enfants autistes. Sans parler des robots ambulanciers qui transportent les victimes.

La robotisation de plusieurs métiers de la santé va se développer. Une totale substitution n'est cependant pas souhaitable, car un robot ne pourra jamais remplacer la chaleur de la relation humaine et sa spécificité, quelque soit le métier. Il faut plutôt voir cette robotisation comme une aide condidérable à l'exercice, souvent pénible, de certains métiers de la santé dans les établissements de santé (agents, aides soignants, brancardiers, etc.). La robotisation de ces métiers pénibles permettra de prévenir certaines maladies professionnelles très handicapantes. 

Mais il faudra certainement être vigilant à ce que la tentation d'une productivité meilleure entraine la disparition de la richesse humaine de ces métiers. Comme tous les métiers touchés par le numérique en santé, ils devront évoluer, voire se transformer, mais certainement pas disparaître.

Quelles sont les aides que l'IA peut apporter à l'exercice quotidien de la médecine ?

Il faut être raisonnable et ne pas se précipiter vers des solutions extrêmes de substitution. On peut certainement, aujourd'hui ou dans un avenir très proche, et il faut saluer la performance technique, réaliser un robot "médecin" bourré de capteurs et doté d'une IA suffisamment performante pour se substituer complètement à la profession humaine de médecin. On irait alors vers une ubérisation complète de ce métier, mais pour quel service médical rendu aux patients ? L'IA ne répondra jamais à une émotion, à une crainte, à une angoisse d'un patient. L'IA est aujourd'hui capable de se substituer à un orchestre et d'interpréter toutes les grandes oeuvres musicales. Elle ne transmet jamais à l'auditeur l'émotion qui fait qu'il choisira telle interprétation plutôt qu'une autre.

Voyons ce que l'IA peut apporter pour améliorer la pratique difficile du métier de médecin.

L'IA permet une médecine plus personnalisée qui réduit le risque d'erreurs diagnostique et thérapeutique.

Le diagnostic médical est toujours un exercice difficile et il peut être entaché d'erreurs. C'est la raison pour laquelle, la médecine n'a jamais été une science exacte et ne relève, au plan déontologique, que d'une obligation de moyens et non de résultats. Le médecin a par contre l'obligation déontologique d'acquérir durant toute sa vie professionnelle les nouvelles connaissances de la science médicale, car il doit toujours agir en conformité avec les "données actuelles de la science médicale". C'est difficile de faire de la formation continue lorsqu'on est débordé de travail comme le sont aujourd'hui la plupart des médecins. Cela oblige à une discipline personnelle d'acquisition continue des connaissances médicales. Il faut aussi reconnaître que cette discipline personnelle est d'une intensité variable d'un médecin à l'autre, ce qu'aujourd'hui un patient reconnait plus facilement qu'autrefois.

La science médicale représente des bases de données d'une trentaine de millions d'articles scientifiques, avec plus de 700 000 nouveaux articles scientifiques chaque année. Aucun médecin n'est capable d'intégrer la totalité de ces données scientifiques, utiles pourtant pour être le plus performant possible dans le diagnostic et le choix thérapeutique. Les machines intelligentes, comme la machine Watson d'IBM, sont capables de "digérer" ces millions d'articles scientifiques et de donner le diagnostic exact d'une maladie en quelques secondes. Encore faut-il que les bonnes questions soient posées par le médecin. De même, ces machines intelligentes vont révolutionner le diagnostic par l'image. Elles seront capables d'une meilleure interprétation d'une image radiologique que l'oeil du radiologue. Encore faut-il que l'image donnée à Watson soit de bonne qualité. Le metier de radiologue va en être transformé.

De même, dans le domaine thérapeutique, les machines intelligentes, qui auront "digéré" les millions d'articles de la science médicale "actuelle", seront capables de donner le traitement le mieux adapté à la personne malade, évitant ainsi certaines intolérances. C'est la médecine prédictive. L'IA permettra également de traiter les milliards de données de notre génome et de reconnaître ainsi certains risques génétiques de maladie. Une thérapeutique du gène pourrait en découler, notamment pour prévenir ou guérir certains cancers.

Ainsi, l'IA va révolutionner la pratique des médecins. Le diagnostic d'une maladie sera plus précis, les maladies rares seront mieux dépistées, les traitements personnalisés de certaines maladies graves seront mieux reconnus, certains risques pourront être prévenus. On ne peut que se réjouir d'une telle évolution qui apporte un service médical rendu aux patients d'une grande qualité.

L'IA ne remplacera pas cependant la relation médicale pour expliquer, répondre aux questions, rassurer, accompagner un patient dans sa maladie.

En fait, cette médecine qui s'appuiera de plus en plus sur les NBIC devra être de plus en plus humaniste, avec une réflexion éthique permanente.

Le patient sera plus souvent confronté à la connaissance médicale exacte, sans qu'il y ait le filtre que les médecins pouvaient apporter pour atténuer la dureté d'un diagnostic et d'un pronostic. C'est ce qu'on appelait au XXème siècle l'asymétrie des connaissances. Cette asymétrie des connaissances sera totalement gommée par les machines intelligentes. Le patient devra alors accepter la vérité d'une maladie, ses chances thérapeutiques du moment et son pronostic en fonction des "connaissances actuelles de la science médicale". 

Les médecins du XXIème siècle doivent être de véritables humanistes, c'est à dire avoir un comportement qui permette à la personne malade de rester épanouie dans sa vie quotidienne, de conserver une vie sociale positive et de garder confiance dans l'avenir, notamment dans les progrès constants de la médecine. La médecine personnalisée sera porteuse d'espoir.

Dans toute situation qui menace une vie, le médecin doit savoir créer "le coin de ciel bleu" de l'espoir. Aucune machine intelligente ne pourra le faire à sa place.