Si les opérateurs privés des réseaux numériques s'entendaient pour mailler le territoire en santé digitale, l'accès aux soins des habitants de zones rurales n'en serait que meilleur...

Il y a un incontournable pour développer la télémédecine et la santé connectée : il faut du réseau numérique ! On parle beaucoup aujourd'hui des solutions humaines pour réduire les déserts médicaux, c'est à dire inciter les jeunes générations de médecins à s'installer dans ces zones isolées en leur offrant des conditions financières et matérielles attractives. On fait comme s'il n'y avait pas ou plus de problèmes technologiques ! 

En particulier, on parle peu de la grande concordance entre les déserts médicaux et les déserts numériques.

Il n' y a pas mieux que la période des vacances d'été pour s'en rendre compte. Vous assistez à un concert de musique dans une abbaye du XIVème siècle, un décor naturel sublime...Vous êtes plongés dans la béatitude musicale d'une nuit d'été... 

Soudain, parce que vous êtes médecin (en vacances), on vous demande de porter assistance à une personne âgée qui vient de faire un malaise pendant le concert. Après l'avoir examinée, supputant un malaise vagal lié à la chaleur, vous préférez néanmoins informer le SAMU-centre 15 pour qu'une ambulance non médicalisée vienne sur place et la transporte au service des urgences le plus proche afin d'y être examinée de façon plus approfondie (ECG notamment), le service des urgences étant situé quand même à 40 km du lieu du concert. Depuis plusieurs années, il n'y a plus de médecin dans cette petit bourgade qui abrite cette magnifique abbaye.

C'est alors que vous vous rendez compte que vous n'avez aucune activité réseau sur votre smartphone pour réaliser cet appel urgent. Votre opérateur réseau ne couvre pas cette zone.....Vous demandez aux personnes qui vous entourent s'ils ont du réseau. Vous en trouvez une qui peut faire cette connexion avec le SAMU-centre 15, et vous vous apercevez que son opérateur réseau est différent du votre....

Une telle histoire peut paraître banale, tous les lecteurs de ce billet ayant probablement connu des expériences similaires au cours de leurs vacances d'été. Mais peut-on accepter cela aujourd'hui lorsqu'il s'agit d'un problème urgent de santé ?

Est-ce normal, à l'époque de la santé mobile, que l'accès aux soins pour porter assistance à personne en danger soit dépendant de la couverture de tel ou tel opérateur réseau ? 

Quand vous vous renseignez auprès des habitants de cette commune sur le niveau d'accès au réseau numérique, ils vous répondent ne pas avoir la 4G, avoir un accès limité à la 3G dans certaines zones et une grande difficulté à accéder à Internet. En résumé, dans ce lieu sublime où chaque année se passe un festival réputé, vous n'avez pas toujours accès au téléphone sur le lieu même des concerts (les organisateurs du concert en sont très satisfaits..), sauf si vous avez le bon opérateur qui couvre cette région, et l'accès à Internet est limité quelque soit l'opérateur dans toute la commune.

L'Autorité de Régulation des Communications Electroniques et des Postes (ARCEP) publie chaque année son rapport d'activité. Dans le rapport 2017, la couverture internet est décrite par opérateur réseau (voir l'image de ce billet). Si la couverture en zone urbaine est globalement satisfaisante pour les 4 opérateurs, vous découvrez que la couverture en zone rurale ("zone peu dense") est nettement insuffisante par rapport à celle des zones urbaines. On peut comprendre pourquoi les opérateurs sont peu enclins, spontanément, à investir dans des zones peu denses, certainement moins rentables que dans les zones denses, mais l'ARCEP, agence de régulation, devrait y remédier en leur imposant des objectifs de couvertures de la France, notamment par la 4G qui permet de développer des pratiques de télémédecine .(https://www.arcep.fr/fileadmin/reprise/observatoire/qsmobile/2017-06-21_Rapport_QoS_Data.pdf) .

Ce rapport, qui analyse les actions effectuées par l'ARCEP, montre clairement que les 4 opérateurs réseaux ont des stratégies commerciales différentes vis à vis de la couverture numérique des zones rurales. Certains se limitent à assurer une connexion par la voix et le SMS, et limite le haut débit numérique, compatible avec la réalisation de videos, aux seules zones de forte densité.    

Les pouvoirs publics veulent relancer le développement de la télémédecine pour améliorer l'accès aux soins dans les déserts médicaux.(voir sur ce site le billet intitulé "TLM du président" dans la rubrique "On en parle")

On parle beaucoup des téléconsultations qui permettraient à des personnes âgées, handicapées et/ou vivant seules ou en structures médico-sociales (EHPAD), d'améliorer leur accès à des soins primaires ou spécialisés, d'autant que la plupart sont atteintes de maladies chroniques du vieillissement qui nécessitent un suivi régulier par le médecin traitant.

La caisse d'Assurance Maladie Obligatoire (AMO) vient de lancer un programme de téléconsultations en EHPAD pour aider les médecins généralistes à prendre en charge à distance leur patientèle. Encore faut-il que les conditions numériques pour réaliser une video de qualité soient réunies.

Pour réaliser une téléconsultation de qualité, il faut un réseau numérique dont le débit, symétrique (SDSL et non ADSL), soit d'au moins 1 mégabit/secLe système de visio conférence doit pouvoir réaliser une véritable "visioprésence" médicale, comme elle existe lors d'une consultation en face à face.

La France doit rattraper son retard en matière de connectivité

En 2016, notre pays était classé en 24ème place dans l'Union européenne sur la couverture moyenne des opérateurs en 4G et 26ème place sur le déploiement du très haut débit fixe.

La loi  "Macron" de 2015 a doté l’ARCEP du pouvoir de demander aux opérateurs la modification de leurs contrats de partage des réseaux mobiles. En mai 2016, l’Arcep publiait des lignes directrices sur la mise en œuvre de ce nouveau pouvoir, au regard des objectifs d’aménagement du territoire, de concurrence par les infrastructures et d’exercice d’une concurrence effective et loyale au bénéfice des utilisateurs. En réponse, l’Autorité a reçu en juin 2016 deux avenants programmant l’extinction de mesures d’itinérance :

 - l’avenant signé entre Orange et Free Mobile le 15 juin 2016 organisant l’extinction progressive de l’itinérance 2G/3G de Free Mobile sur le réseau Orange, à partir de janvier 2017 et jusqu’à 2020.
  - l’avenant du 15 juin 2016 signé entre SFR et Bouygues organisant l’extinction progressive de l’itinérance de SFR sur le réseau 4G Bouygues Telecom d’ici à fin 2018.

Il y a eu près de 9 milliards d'euros d'investissements dans le numérique en 2016, ce qui est un record.

La relance du plan télémédecine pour améliorer l'accès aux soins des déserts médicaux dépend davantage des solutions technologiques que d'une évolution de la réglementation.

On peut regretter que dans le rapport 2017 de l'ARCEP, il n'y ait aucune référence explicite à la nécessité d'améliorer la connectivité sur le territoire pour répondre aux enjeux de la médecine du XXIème siècle.

Les déserts médicaux sont associés aux déserts numériques. Le développement de la télémédecine et de la santé numérique en zones rurales, souhaité par les pouvoirs publics et les professionnels de santé, devra attendre les années 2019-2020 où la collaboration entre les opérateurs, imposée par l'ARCEP en 2016, aura atteint sa pleine efficacité.

Enfin, il ne faut pas s'étonner que la nouvelle génération de médecins, très attentive aux solutions numériques de la médecine du XXIème siècle, prèfère s'installer dans les zones urbaines, où le réseau numérique est le plus développé, plutôt que dans les zones rurales où il l'est aujourd'hui de manière très insuffisante.