Que veulent dire les derniers sondages sur la téléconsultation en médecine libérale ?

Depuis quelques semaines, un débat fait rage sur plusieurs journaux électroniques (Quotidien du médecine, Journal International de Médecine) sur l'adhésion ou non des professionnels médicaux à la téléconsultation (voir le précédent billet "Pour ou contre la télémédecine" dans la rubrique ". Plusieurs sites grands public du Web ont repris les résultats du sondage réalisé par Carte Blanche et l'Université de Montpellier, demandé par la Société Française de Télémédecine (SFT), et présenté lors du dernier Congrès de la SFT qui s'est tenu à Paris les 6 et 7 décembre 2018.

Que disent les sondages ?

Sur les 8000 assurés sociaux interrogés par Carte Blanche, seulement 5,2% avaient entendu parler de télémédecine par leur médecin traitant ou leur pharmacien, 17,2% connaissaient assez bien le concept de la télémédecine  et 1,2% avaient déjà eu une téléconsultation. Ce sondage confirme, sans aucune évolution significative en 4 ans, celui réalisé en octobre 2015 par la mutuelle Intériale à la demande du CRAPS (Club de Réflexion sur l'Avenir de la Protection Sociale) et de la SFT : 21% des personnes interrogées connaissaient bien le concept de télémédecine et moins de 3% avaient déjà eu recours à une pratique de téléconsultation. En 2016, les ARS comptabilisaient moins de 250 000 TLC (0,4% de la population générale) et la plupart étaient réalisées en milieu hospitalier.

Disons tout simplement que la TLC dans le secteur libéral ne pouvait pas exister avant le 15 septembre 2018 puisqu'elle n'était pas remboursée, et que l'expérimentation art.36 de la LFSS 2014 n'a jamais marché dans le secteur libéral (moins de 150 TLC en septembre 2016) pour des tas de raisons que nous avons déjà développées dans des billets précédents (voir les billets consacrés à la téléconsultation dans la rubrique "le pratico-pratique").

Si on croise ces données statistiques avec les résultats de l'enquête du Quotidien du Médecin auprès de quelque 750 médecins généralistes, seulement 23,4% des médecins interrogés avaient l'intention de faire des TLC en 2019. On voit que la TLC en France, en milieu libéral, est pour l'instant à son tout début et n'intéresse qu'un quart des médecins libéraux. Il ne pouvait en être autrement.

Ce pourcentage bas n'est pas étonnant puisque 73% des professionnels s'estiment mal formés en matière de numérique, selon le sondage Odoxa réalisé à la demande des Universités françaises de santé et de la Conférence des Doyens (sondage publié le 13 décembre 2018)

A cela s'ajoute un débat de fond lancé par certains médecins qui estiment que la téléconsultation fait perdre la relation directe avec les patients et pose de ce fait des question éthiques (voir le billet : TLM/IA : être contre dans la rubrique "L'Edito de semaine". Le sondage réalisé pour la SFT leur donne un peu raison puisque seulement 52% des français se laisseraient "tenter" par une TLC, mais que 83% y seraient opposés pour leurs enfants. 

Tous ces sondages ont une cohérence : la télémédecine est à son début dans le secteur libéral puisque son financement n'existe que depuis le 15 septembre 2018. De plus, les professionnels libéraux, qui n'étaient pas concernés par les programmes de télémédecine hospitalière lancés en 2011, s'estiment mal formés pour la pratiquer.

Les facultés de médecine se réveillent bien tardivement et nous avions dénoncé son manque d'intérêt pour le numérique en santé dans le rapport ministériel "Place de la télémédecine dans l'organisation des soins" publié en novembre 2008 (voir le billet "Que fait donc la fac ? dans la rubrique "L'Edito de semaine" et la rubrique "Livres"). 

Nous avons raté la formation universitaire  en télémédecine et santé connectée pour une génération de médecins. La SFT réclame aux Pouvoirs publics un DPC télémédecine depuis 2013 (voir le billet "un DPC pour la TLM" dans la rubrique "On en parle") à l'instar de ce qu'ont fait beaucoup d'autres pays développés : l'exigence d'une certification préalable avant de pratiquer la télémédecine et être remboursé par les assurances (USA, Canada, Australie, etc.).

Pourquoi est-il si urgent que les facultés de médecine se mettent à enseigner la télémédecine et la santé connecté ? 

Les systèmes de santé à travers le monde bougent, comme beaucoup d'autres organisations de services, à cause de l'intelligence artificielle (IA). Il est urgent que la profession médicale s'intéresse à cette évolution rapide pour se l'approprier et peut être aussi pour la maitriser. Lorsque l'auteur de plusieurs bestseller célèbres écrit dans son dernier livre vendu à des millions d'exemplaires à travers le monde :  "les médecins généralistes, qui s'appliquent à diagnostiquer des maladies connues et à administrer des traitements familiers seront remplacés par des IA-médecins", autrement dit par des robots médecins à l'horizon de 2050, les enseignants universitaires de la médecine clinique ne peuvent rester indifférents à une telle prophétie.

Je reste convaincu qu'on peut maîtriser l'évolution de l'IA médicale pour en faire un outil vertueux au service des médecins et des patients. Elle peut rendre les médecins du XXIème siècle plus performants dans leur diagnostic médical, dans la prescription des traitements et dans la gestion des parcours de soins coordonnés. L'IA médicale ne doit pas détruire la profession médicale, elle doit la conforter et la rendre plus performante.

De plus en plus de publications scientifiques médicales annoncent la transformation de la médecine au XXIème siècle avec l'IA. Pour l'instant, ce sont toutes les professions médicales concernées par l'imagerie qui sont concernées (ophtalmologiste, radiologue, dermatologue, médecin endoscopiste digestif, etc.). Lorsque l'IA sera capable de faire un diagnostic et une prescription thérapeutique quel que soit la pathologie, le médecin aura le rôle délicat de confirmer ou d'infirmer ces conclusions, car l'IA ne sera probablement jamais fiable à 100% avant plusieurs décennies.

Le métier de médecin doit se transformer et devenir moins technicien et plus humaniste. Je ne peux que recommander aux enseignants universitaires de lire et relire cet excellent éditorial de Stephen Klasko, président de l'université de Pensylvanie aux USA : 

Healthcare Transformation: The Future of Telemedicine. Klasko SK. Telemed J E Health. 2016 May;22(5):337-41. doi: 10.1089/tmj.2016.29007.skk. PMID:27128778

Que nous dit-il ? En médecine, le numérique permettra aux patients d'accéder à un médecin spécialiste dans n'importe quel endroit de la planète. Le système de reconnaissance vocale, formidable application de l'intelligence artificielle, permettra de converser avec ce médecin spécialiste de l'autre bout du monde sans l'obstacle de la langue. Les objets connectés et les robots de la maison permettront de faire des bilans de santé qui pourront être adressés au médecin de son choix, dans n'importe quel pays.

A la question, "n'est-il pas temps d'introduire l'enseignement du numérique dans le programme des facultés de médecine" ? Steven fait un diagnostic très pertinent des programmes  enseignés aujourd'hui dans les facultés de médecine. "On enseigne la physique, la chimie et autres matières scientifiques et on s'étonne ensuite que les médecins manquent d'empathie envers leurs patients" . "Pour répondre à votre question, je dirai que l'intelligence artificielle apportera aux futurs médecins les connaissances scientifiques qu'ils n'auront plus besoin d'apprendre, et qu'il leur faudra cependant se perfectionner dans le savoir-faire humain, avoir les aptitudes à bien communiquer, la capacité de voir et d'observer". Et de poursuivre en dénonçant les deux premières années de médecine qui servent uniquement à développer la mémoire des futurs médecins. A quoi cet entrainement à mémoriser leur servira t'il lorsqu'ils pourront utiliser l'intelligence artificielle, laquelle leur fournira en quelques instants toutes les connaissances dont ils auront besoin dans leur exercice médical, et que leur propre mémoire aurait été incapable d'absorber ?

Nous avons besoin d'un programme qui enseigne les nouvelles technologies de la santé connectée afin que les futurs médecins puissent mieux percevoir les besoins de leurs patients, les inégalités de soins dont ils peuvent être victimes et les corriger.

Ils devront apprendre à communiquer entre eux et avec l'ensemble des professionnels de santé qui auront également en charge les patients". C'est ce que nous appelons la téléexpertise !

"Nous devrons apprendre à nos étudiants en médecine comment se comporter dans une société de consommation, qui inclura nécessairement une consommation en santé toujours plus importante". Maitriser la demande médicale de la société qui veut une médecine immédiate avec le smartphone.

Et de terminer son interview par ces phrases magnifiques : "Nous allons remplacer le volume du travail par de la valeur. Le futur médecin sera jugé davantage sur sa capacité à maintenir les personnes en bonne santé que sur sa capacité à soigner qui reposera beaucoup sur l'intelligence artificielle et la science des algorithmes". A aucun moment, ce visionnaire ne parle de disparition de la profession médicale ou de substitution par des robots. Bien au contraire, il dessine le profil du nouveau médecin au XXIème siècle ! Merci Stephen ! 

 

18 décembre 2018