Les techniques de simulation en santé pourraient-elles former les professionnels de santé à une relation humaine de qualité dans les pratiques de téléconsultation et de télésoin ?

La formation des professionnels au numérique en santé est un sujet important au 21ème siècle, qu'il importe d'analyser en prenant en compte les modifications des métiers qui interviendront à partir de 2030. La compétence attendue des professionnels de santé sera moins scientifique que relationnelle et humaine, la médecine algorithmique assurant désormais la partie scientifique des métiers de la santé, les professionnels assurant une garantie humaine des informations données par la médecine algorithmique, laquelle est fondée sur les performances de l'IA médicale qui ne cesseront de progresser. Nous avons déjà développé ces thèmes et encourageons le lecteur à lire ou relire les billets suivants :http://www.telemedaction.org/448017564,  http://www.telemedaction.org/448060112http://www.telemedaction.org/450388556.

Le numérique est utilisé comme un outil de simulation de certaines pratiques professionnelles afin de réduire les risques d'erreurs ou d'accidents chez les patients. Le numérique est également utilisé pour réaliser des pratiques ou des soins à distance. C'est ce que nous appelons désormais en France la télésanté, définie dans le code de la santé publique (CSP) comme l'usage de la télémédecine, c'est à dire de pratiques à distance pour les professionnels médicaux (téléconsultation, téléexpertise et télésurveillance médicale), et l'usage du télésoin pour les pratiques à distance des pharmaciens et des auxiliaires médicaux.

Les diplômes délivrés aux professionnels de santé reposent jusqu'à présent plus sur leur niveau de connaissances scientifiques que sur leur aptitude à avoir une relation humaine avec les patients. D'où le constat fait souvent au cours des trente dernières années de médecins plus enclins à exercer leur métier avec les moyens technologiques innovants qu'à fonder leur démarche diagnostique sur le dialogue préalable avec les patients. A partir de 2030, la compétence des professionnels de santé médicaux devra être dans le relationnel avec les patients afin de contribuer en particulier à la prévention primaire des maladies.(http://www.telemedaction.org/450542418 )

En clair, l'aptitude des professionnels de santé à exercer la médecine et le soin devra être jugé au cours de leur formation académique sur leurs qualités humaines et relationnelles. (http://www.telemedaction.org/435763092) Ces qualités seront particulièrement nécessaires pour les pratiques à distance, par écran interposé. (http://www.telemedaction.org/450415051) Ainsi, les  pratiques de télésanté ne pourraient-elles pas relever d'une formation par des techniques de simulation en santé, lesquelles s'avèrent si utiles pour gérer les risques médicaux ? C'est l'objet de ce billet.

Qu'est que la simulation en santé ?

La formation par simulation est une méthode d'enseignement innovante, qui permet de respecter le cercle d'apprentissage de l'adulte et qui est maintenant universellement reconnue pour son intérêt dans la formation médicale. Le principe de base repose sur l'axiome « Jamais la première fois sur un patient ». La Haute autorité en santé (HAS) a émis des recommandations pour l'utilisation de la simulation en santé. 

Le premier guide de la HAS fut publié en décembre 2012. Il décrit, entre autres, les différentes techniques de simulation en vigueur à l'époque : la simulation humaine (patient standardisé, jeux de rôles), la simulation par des objets synthétiques (simulateurs procéduraux, simulateurs patients), la simulation par des outils numériques (environnement 3D, jeux sérieux, réalité virtuelle, réalité augmentée). https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2013-01/guide_bonnes_pratiques_simulation_sante_guide.pdf 

Le guide méthodologique publié en 2019 par la HAS et la SofraSims (Société française de simulation en santé) donne la définition suivante : La simulation en santé correspond « à l’utilisation d’un matériel (comme un mannequin ou un simulateur procédural), de la réalité virtuelle ou d’un patient standardisé, pour reproduire des situations ou des environ­nements de soins, pour enseigner des procédures diagnostiques et thérapeutiques et permettre de répéter des processus, des situations cliniques ou des prises de décision par un professionnel de santé ou une équipe de professionnels ». https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2019-02/guide_methodologique_simulation_en_sante_et_gestion_des_risques.pdf 

La simulation en santé a pour objectif principal de gérer les risques médicaux, soit par une approche a priori où la simulation est une méthode de prévention de l'erreur, soit par une approche a posteriori où la simulation est une méthode de retour d'expérience. Une troisième approche est ciblée sur la communication avec les patients. Sur cette dernière méthode, le rapport précise que "la communication (et plus largement, l’information du patient) est un élément primordial pour la qualité des soins et la sécurité des prises en charge. Elle intervient à toutes les étapes de la gestion des risques : prévention, récupération, atténuation, et peut bien entendu être intégrée aux deux approches précédentes a priori et a posteriori". Les auteurs du rapport ciblent une situation particulière et spécifique où la simulation peut être une aide précieuse : l’annonce au patient d’une mauvaise nouvelle (annonce d’un cancer par exemple) ou d’un dommage associé aux soins. 

Ce rapport HAS/SofraSims, publié en 2019, n'a pas retenu ou cité les méthodes de simulation pour enseigner aux étudiants en santé les pratiques de téléconsultation et de télésoin,  alors qu'elles se développent aux Etats-Unis. (Simulation-Based Interprofessional Education in a Rural Setting: The Development and Evaluation of a "Remote-In" Telehealth Scenario. Scott A, Dawson RM, Mitchell S, Catledge C.Nurs Educ Perspect. 2020 May/Jun;41(3):187-189. doi: 10.1097/01.NEP.0000000000000461.PMID: 30707204

Pourquoi la simulation en santé serait-elle utile pour améliorer les pratiques de téléconsultation et de télésoin ? 

La période Covid-19 a été un puissant déclencheur de pratiques médicales à distance, en particulier de téléconsultations. Le bilan qui en est fait aujourd'hui montre que la plupart des professionnels de santé n'étaient pas préparés à ces nouvelles pratiques à cause d'un manque de formation (http://www.telemedaction.org/450415051)(Transition to telehealth : Engaging medical students in telemedicine healthcare delivery. Cheng C, Humphreys H, Kane B.Ir J Med Sci. 2021 Oct 9:1-18. doi: 10.1007/s11845-021-02720-1. Online ahead of print.PMID: 34626350.

S'il sera difficile de demander aux professionnels de santé en activité aujourd'hui de se former aux méthodes de simulation pour continuer à pratiquer la téléconsultation et le télésoin, il faudra en revanche préparer la nouvelle génération de professionnels de santé qui sortira des universités à partir de 2030. C'est la mission des facultés de médecine et autres instituts de santé de développer ces formations par simulation. Les méthodes à mettre en oeuvre ne sont pas celles actuellement utilisées pour former un futur chirurgien aux gestes opératoires avant de les réaliser en vie réelle sur des patients. De même, les formations sur mannequin pour apprendre à piquer un vaisseau pour une transfusion ou une séance de dialyse, pour apprendre à réaliser une intubation trachéale ou à effectuer un massage cardiaque sont très utiles.

La simulation d'un dialogue en présentiel ou à travers un écran nécessite la méthode des jeux de rôle. Aujourd'hui, un médecin apprend à dialoguer avec un patient pendant son cursus universitaire par compagnonnage avec un senior, auprès d'un médecin maitre de stage pour les soins primaires, auprès d'un praticien hospitalier dans les hôpitaux publics. Bien qu'elle figure dans les rapports de stage, l'évaluation de l'étudiant stagiaire sur la qualité relationnelle avec les patients repose davantage sur un jugement a postériori à la fin du stage que sur de véritables compétences relationnelles acquises au cours du stage. 

Avec l'arrivée très prochaine de la médecine algorithmique, il devient indispensable de former le futur professionnel de santé à une relation humaine de qualité avec un patient. Il ne sera plus jugé seulement sur ses connaissances scientifiques, mais surtout sur son aptitude à écouter, dialoguer et accompagner un patient, en particulier pour l'aider à prévenir les maladies. 

17 octobre 2021